(Istanbul) Au-delà de leurs prouesses sportives, les athlètes qui ont afflué des quatre coins du monde pour les Jeux olympiques de Pékin ont réussi à faire ce que les exilés ouïghours ne peuvent même plus envisager : mettre les pieds en Chine.

Publié le 19 février
Miriane Demers-Lemay Collaboration spéciale

C’est le cas de Medine Yazimi, une Ouïghoure exilée en Turquie, qui ne peut ni retourner chez elle ni même parler avec les membres de sa propre famille. À quelque 3000 km à l’ouest de Pékin, sa sœur Mevlüde est détenue dans l’un des camps où sont incarcérées plus de 1 million de personnes et où plusieurs cas de torture, de viols et de stérilisation ont été répertoriés par des ONG.

PHOTO MIRIANE DEMERS-LEMAY, COLLABORATION SPÉCIALE

Medine Yazimi, Ouïghoure exilée en Turquie

« Tout le monde sait ce que fait le gouvernement chinois, alors pourquoi acceptent-ils que les Jeux olympiques aient lieu en Chine ? Je ne l’accepte pas ! », s’emporte Medine Yazimi, dans un café du quartier de Zeytinburnu, à Istanbul. Cette dernière porte des petites lunettes à monture rouge bordeaux qui encadrent ses yeux en amande et un voile vert couvrant ses cheveux – un signe religieux maintenant étiqueté comme « extrémiste » dans son pays de naissance.

Après avoir étudié à l’étranger, les deux sœurs se sont établies et ont reçu la citoyenneté en Turquie, un pays qui a longtemps accueilli les Ouïghours turcophones et musulmans comme des frères, et qui héberge aujourd’hui l’une des plus importantes diasporas dans le monde.

Il y a cinq ans, Mevlüde est retournée en Chine pour s’occuper de leur mère malade. Vivre à l’étranger constituant un motif pour être soupçonné de terrorisme aux yeux du régime communiste, elle a été amenée dans un camp. La fille de Mevlüde, quant à elle, aurait été amenée dans un pensionnat, dans lequel on inculque les valeurs du régime communiste chinois aux enfants arrachés à leurs familles.

Les Ouïghours en exil ont souvent un, deux, quatre, dix membres de leur famille emprisonnés pour des raisons nébuleuses. Les exilés sont maintenus dans l’ignorance complète quant au sort des membres de leur famille en Chine.

« Ma sœur a disparu et je n’ai pas pu contacter ma famille ; ma mère est décédée et je n’ai pas pu la voir », raconte Medine Yazimi, la gorge nouée. « Le gouvernement chinois a brisé ma famille, ma vie. »

Des enfants volés

Sur la vidéo, un petit garçon répond aux questions d’un homme en criant en mandarin. Il a de grands yeux noirs et de belles pommettes rondes.

« Quel âge as-tu ?

— Quatre ans !

— Quel est ton nom ?

— Abdullaziz ! »

La vidéo a été partagée en 2019 sur le réseau Douyin, l’équivalent de TikTok en Chine. C’est de cette façon qu’Abdurahman Tohti a vu son fils par hasard, alors qu’il n’avait pas eu de nouvelles de lui depuis deux ans.

L’homme ouïghour vit en Turquie depuis 2013. En 2016, sa femme part visiter de la famille en Chine avec leur fils de 2 ans et leur fille de 5 mois. Tous disparaissent dès leur arrivée à l’aéroport. Jusqu’au jour où la vidéo fait surface. Estimant « n’avoir rien à perdre », Abdurahman Tohti décide de raconter son histoire à visage découvert. Il réussit éventuellement à obtenir une conversation téléphonique avec son fils.

« Je lui ai dit que j’étais son père, et il m’a répondu : “Tu n’es pas mon père !” », raconte-t-il en turc au bout du fil. Son fils parle le mandarin ; lui, la langue ouïghoure. Ils ont échangé avec l’aide d’une interprète.

Mon fils ne parle pas sa langue, il ne reconnaît pas son père, il est devenu chinois. Je suis tellement triste, je ne dors pas. Imaginez avoir des enfants et vivre cela !

Abdurahman Tohti, Ouïghour vivant en Turquie

L’amertume teinte sa voix. Il plaçait son seul espoir dans la pression de la communauté internationale. Comment se fait-il qu’elle n’agisse pas ? demande-t-il avec désespoir. Il y a quelques mois, sa demande de citoyenneté en Turquie a été refusée ; il devra quitter le pays.

Après la conversation, Abdurahman Tohti envoie un petit montage vidéo dans lequel il regarde la vidéo de son fils sur Douyin. Il se pince les lèvres et ses yeux deviennent brillants. De grandes larmes coulent sur ses joues.

Des familles qui appellent à l’aide

Des photos de leurs proches attachées autour du cou, des dizaines d’exilés ouïghours manifestent à quelques pâtés de maisons du consulat de Chine à Istanbul, toutes les semaines depuis plus d’un an. En janvier, plus de 300 de ces manifestants ont appelé au boycottage des Jeux olympiques. Un petit groupe de militants a aussi porté plainte au criminel en Turquie, accusant 112 membres du gouvernement chinois des crimes commis dans le Xinjiang. En 2021, beaucoup ont fait de la sensibilisation dans diverses municipalités turques ou lors d’occasions spéciales.

PHOTO UMIT BEKTAS, REUTERS

Exilés ouïghours manifestant devant le siège du Comité national olympique turc, appelant au boycottage des Jeux olympiques d’hiver de Pékin, le 23 janvier dernier

Il faut du courage pour affronter les représailles du régime chinois, souligne Abdürreşit Celil Karluk, professeur de relations internationales à l’Université Hacı Bayram Veli, à Ankara, et membre de la diaspora. Beaucoup font face à des menaces de représailles de la Chine, ou encore subissent des problèmes quant au renouvellement de leur passeport ou de leur visa à l’étranger.

« On sait ce qui se passe. Nous sommes dans une ère numérique, tout est devant nos yeux, nous avons des données, des images satellites ! », s’exclame Abdürreşit Celil Karluk, joint par vidéoconférence à son bureau à Ankara. La situation dans le Xinjiang a été qualifiée de génocide culturel par certaines instances, comme les parlements canadien et néerlandais. Quelques pays occidentaux, dont le Canada, ont aussi choisi de boycotter diplomatiquement les Jeux olympiques d’hiver. Mais selon le chercheur, ce n’est pas assez.

« La voie diplomatique a échoué ; les pays doivent faire pression sur la Chine sur les plans économique, politique et, au besoin, militaire », lance-t-il, en référant notamment au travail forcé documenté au Xinjiang. « Les entreprises internationales doivent faire pression. Et on doit soutenir davantage les diasporas, qui vivent des traumatismes psychologiques. La Chine persécute non seulement les Ouïghours, mais aussi les Tibétains, les chrétiens, rappelle le chercheur. Le monde doit faire cesser cela. »

En savoir plus

  • 60 000
    Nombre d’exilés ouïghours en Turquie
    SOURCE : Amnistie internationale
    1 million
    Depuis 2017, plus de 1 million de personnes – des Ouïghours et des membres d’autres minorités ethniques – ont été envoyées dans ce que la Chine décrit comme des « camps de rééducation visant à prévenir le terrorisme ».
    SOURCE : Amnistie internationale