(Séoul) La Corée du Nord a commencé 2022 par un nombre sans précédent depuis des années de tests de missiles, un déploiement de force qui relèverait plus de la politique intérieure que d’une stratégie diplomatique, selon des experts.  

Publié le 26 janvier
Claire LEE Agence France-Presse

Après une décennie au pouvoir, le dirigeant Kim Jong-un a peu de raisons de se réjouir. Les sanctions internationales ont mis son économie à genoux, la fermeture des frontières pour se prémunir de la COVID-19 a entraîné des pénuries alimentaires et les pourparlers du régime avec les États-Unis sont au point mort.

Ces différents facteurs pourraient expliquer pourquoi la Corée du Nord a procédé à cinq essais d’armement au cours des trois dernières semaines, une démonstration spectaculaire des prouesses militaires de ce pays doté de l’arme nucléaire avant d’importants anniversaires nationaux.  

« Les missiles et la mise au point d’armes de guerre sont probablement les seuls succès dont Kim Jong-un peut se targuer », estime Ahn Chan-il, un transfuge devenu chercheur.  

« Il n’a pas grand-chose à offrir au peuple nord-coréen pour le moment ».

PHOTO KOREA NEWS SERVICE, VIA ASSOCIATED PRESS

Kim Jong-un

« Grandeur » appropriée

Ce point est particulièrement important alors que le pays se prépare à célébrer le 80e anniversaire de la naissance du père de Kim, le défunt dirigeant Kim Jong-il, en février, puis le 110e anniversaire de Kim Il-sung, le dirigeant fondateur du pays, en avril.

Dans le système dynastique nord-coréen, marquer les anniversaires de ses ancêtres avec la « grandeur » appropriée est politiquement crucial, explique Cheong Seong-chang, du Centre d’études nord-coréennes de l’Institut Sejong.

Ces dates importantes sont l’occasion pour le régime d’organiser une parade militaire destinée à montrer les nouvelles armes que le pays teste en amont, lui permettant à la fois de faire la démonstration de leur capacité militaire et d’ajouter aux festivités générales, ajoute-t-il.  

Pyongyang n’a pas testé de missiles balistiques intercontinentaux ou d’armes nucléaires depuis 2017, au moment où le pays entamait une série de rencontres diplomatiques de haut niveau, notamment avec le président américain de l’époque, Donald Trump.  

Mais la semaine dernière, le régime a déclaré envisager de reprendre ces activités temporairement suspendues, en réponse à de nouvelles sanctions américaines imposées après les premiers essais au début de l’année.  

La dernière fois que la Corée du Nord a testé autant d’armes en un mois remonte à 2019, après l’échec des négociations très médiatisées entre Pyongyang et les États-Unis.  

Alors que des rapports font état d’une flambée des prix des denrées alimentaires et d’une aggravation de la faim en Corée du Nord, Pyongyang a relancé au début du mois le commerce transfrontalier avec la Chine voisine.  

Et la récente décision de Pyongyang d’accepter l’aide chinoise, une première depuis le début de la pandémie, pourrait avoir motivé la récente démonstration de force militaire « pour éviter de paraître faible », estime Leif-Eric Easley, professeur à l’université Ewha de Séoul.

« Dans la mesure où les Nord-Coréens ont des missiles à tester pour améliorer leurs capacités militaires et envoyer des signaux avant l’élection présidentielle sud-coréenne du 9 mars, ils devraient probablement le faire avant les cérémonies d’ouverture des Jeux olympiques de Pékin le 4 février », ajoute M. Easley, afin de ne pas froisser leur seul grand allié.

« Tampon » utile

Il est en outre peu probable que la récente série de tirs vise directement à inciter l’administration du président américain Joe Biden à engager des pourparlers, ajoute-t-il, Pyongyang ne semblant « pas intéressé par des négociations ».  

Le coût diplomatique des récents essais est minime, grâce au fort soutien de Pékin, qui considère la Corée du Nord comme un « tampon » utile dans une région où se trouvent des alliés des États-Unis comme Tokyo et Séoul, affirme Yang Moo-jin, professeur à l’Université des études nord-coréennes.

La Chine bloquera toute tentative d’imposer de nouvelles sanctions pour les essais de missiles à courte portée, mais si la Corée du Nord met à exécution sa menace de reprendre ses essais nucléaires ou à longue portée, dit-il, il sera « presque impossible » pour Pékin de l’aider.

Washington, pour sa part, a souligné à plusieurs reprises être prêt à reprendre les négociations.

L’administration Biden a été « très claire […] nous n’avons aucune intention hostile », a déclaré mardi à la presse le porte-parole du département d’État américain, Ned Price.

« Nous sommes ouverts à la diplomatie », a-t-il ajouté.

Mais la probabilité d’un progrès réel sur ce front est faible, voire nulle, a déclaré Jenny Town, chargée de recherche au Stimson Center, à Washington.  

« Les États-Unis ont vraiment raté des occasions de prendre de l’avance et d’essayer de ramener les Nord-Coréens à la table des négociations », déclare-t-elle.  

« Il n’y a pas d’appétit politique aux États-Unis pour faire ces démarches. Ils ne sont pas prêts à dépenser du capital politique pour la Corée du Nord », ajoute-t-elle.