Après avoir vécu pendant les 18 derniers mois en marge de la pandémie, le pays s’apprête à faire face au variant Omicron. Est-il vraiment prêt à encaisser le choc ?

Publié le 22 janvier
Agnès Gruda
Agnès Gruda La Presse

La course contre la montre

Les dernières nouvelles sur la COVID-19 en Nouvelle-Zélande ont de quoi faire rêver au Québec.

Un exemple : le bilan quotidien diffusé mercredi sur le site du New Zealand Herald recensait 14 nouvelles contaminations, dont 7 à Auckland, la plus grande ville du pays.

Un employé de l’organisme de gestion des quarantaines imposées aux voyageurs qui entrent en Nouvelle-Zélande venait de recevoir un résultat positif à un test de dépistage, s’alarmait la présentatrice du résumé du jour. Bonne nouvelle : ses 67 « cas contacts » avaient tous été retrouvés et leurs tests s’étaient avérés négatifs.

PHOTO DAVID ROWLAND, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La Nouvelle-Zélande est toujours en mesure de recenser ses très rares cas de COVID-19, mais pour encore combien de temps ?

Le lendemain, le journal publiait une alerte : un client du populaire café Ara Tai, à Auckland, avait reçu un résultat positif. Toutes les personnes qui s’étaient retrouvées dans cet établissement de bord de mer entre midi et 14 h étaient appelées à s’isoler…

Deux ans après le début de la pandémie, la Nouvelle-Zélande est toujours en mesure de recenser ses très rares cas de COVID-19, de retrouver et d’isoler tous ceux qui ont été en contact avec les personnes infectées. Mais la tempête Omicron est au coin de la rue. Les plus récents cas en Nouvelle-Zélande sont dus à ce variant ultracontagieux. Et tous s’attendent à ce que ces petites éclosions se transforment en un feu de brousse.

« Omicron frappe avec force à la porte de la Nouvelle-Zélande », avertit Michael Plank, spécialiste de la modélisation des épidémies à l’Université de Canterbury, dans une entrevue au New Zealand Herald. Ce n’est plus qu’une question de semaines, peut-être de jours, avant que la tempête ne s’abatte sur le pays, estime l’expert.

PHOTO MARK MITCHELL, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Jacinda Ardern, première ministre de la Nouvelle-Zélande

« La question n’est pas de savoir si Omicron va nous frapper, mais quand », a reconnu la première ministre Jacinda Ardern, qui s’adressait aux médias après avoir reçu sa troisième dose de vaccin anti-COVID-19, mardi.

Nouvelle phase

Jusqu’à maintenant, la Nouvelle-Zélande s’est très bien tirée de la pandémie, note Jessica Vandy, consultante en tourisme jointe jeudi à Hamilton, à une centaine de kilomètres au sud d’Auckland. « Notre gouvernement a fait un boulot fabuleux », dit-elle, admirative.

PHOTO FOURNIE PAR JESSICA VANDY

Mais avec Omicron, nous entrons dans une nouvelle phase. On regarde ce qui se passe ailleurs, et on se demande à quoi vont ressembler les prochaines semaines.

Jessica Vandy, consultante en tourisme

Même si elle devait se barricader contre le virus, comme elle l’a fait au début de la pandémie, la Nouvelle-Zélande n’échappera pas à ce variant hautement transmissible, appréhende Jessica Vandy.

Les Néo-Zélandais ont beau faire confiance à leur gouvernement, l’exemple des ravages d’Omicron ailleurs sur la planète, notamment en Australie, fait peur. Depuis le début de la pandémie, la Nouvelle-Zélande, pays de cinq millions d’habitants, n’a enregistré que 15 000 cas de COVID-19 et une cinquantaine de morts.

Après avoir déployé avec succès une stratégie « Zéro COVID-19 » lors des premières vagues de la pandémie, les Néo-Zélandais ont pu oublier le coronavirus. « La pandémie pour nous est un problème lointain ; personne, ici, ne connaît quelqu’un qui a déjà eu la COVID », dit Michael Baker, infectiologue de l’Université d’Otago à Wellington, et l’un des architectes de la stratégie d’élimination du virus mise en place en 2020 par le gouvernement de Jacinda Ardern.

Depuis 18 mois, il y a eu très peu de cas de COVID-19 en Nouvelle-Zélande, souligne Michael Baker, si bien qu’à quelques restrictions près, ceux qui se désignent eux-mêmes par le sobriquet de « kiwis » mènent aujourd’hui une vie presque normale. Mais tout ça risque de changer. Car la Nouvelle-Zélande n’est pas tout à fait prête à faire face à un virus à éclosion plus rapide que ses prédécesseurs, craignent des experts.

PHOTO DEAN PURCELL, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Les autorités ne ménagent pas leurs efforts pour inciter les Néo-Zélandais à se faire vacciner avant l’arrivée de la vague Omicron, comme ici à Auckland pendant le temps des Fêtes.

Rassurée par sa stratégie d’éradication, elle a traîné la patte pour ce qui est de la vaccination. Les trois quarts des Néo-Zélandais ont reçu leurs deux doses de vaccin anti-COVID-19, mais l’administration des troisièmes doses, cruciales pour faire front contre Omicron, vient tout juste de commencer. Et ce n’est que le 17 janvier que les enfants de 5 à 11 ans ont eu accès au vaccin.

La vaccination est d’autant plus urgente que la Nouvelle-Zélande est un peu victime de son succès : puisqu’elle n’a enregistré qu’un nombre infime de contaminations, l’immunité naturelle acquise après une infection y est pratiquement inexistante, s’alarme un document gouvernemental qui a fuité dans les médias.

Selon ce rapport, Omicron pourrait faire plus de ravages en Nouvelle-Zélande qu’il n’en a fait en Europe. Ce même document, révélé par la chaîne Māori Television, note qu’à peine le tiers des lits de soins intensifs sont libres actuellement. Dans certaines régions, il n’y a pas de lit du tout.

PHOTO DEAN PURCELL, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Vaccination à l’auto à Auckland, plus grande ville de Nouvelle-Zélande

Le rapport s’inquiète aussi de l’effet des contaminations sur le réseau de la santé, où une multiplication d’infections risque de créer une vague d’absentéisme. La Nouvelle-Zélande a l’avantage de pouvoir tirer des leçons de ce qui s’est passé ailleurs au cours des derniers mois. Mais ce n’est pas rassurant.

En accélérant la campagne de vaccination, le pays se lance dans une course contre le temps : on veut vacciner le plus de gens possible avant que la poignée de cas quotidiens ne se transforme en centaines, puis en milliers de cas. Et avant que la vague ne s’abatte sur un système hospitalier qui risque de déborder. Comme ailleurs.

Ayant vécu la flambée Omicron en Australie, le représentant en vins Martin Newell s’inquiète pour ses proches en Nouvelle-Zélande. « Le gouvernement n’a pas préparé le pays à ce qui s’en vient, les hôpitaux ne sont pas prêts, il n’y a pas assez de tests. En Australie, on est passé de quelques centaines de cas par jour à des centaines de milliers », dit-il. Avant d’ajouter : « Ça fait peur. »

PHOTO BRENDON THORNE, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Contrairement à la Nouvelle-Zélande, l’Australie a déjà été submergée par la vague Omicron. Ci-dessus, des gens font la queue devant un centre de dépistage à Sydney.

Plan d’attaque

Signe de l’arrivée imminente du variant Omicron, la première ministre Jacinda Ardern a rendu public jeudi son plan d’attaque contre la prochaine vague pandémique. Dès qu’il y aura de la transmission communautaire, le pays passera de l’orange au rouge, a-t-elle annoncé.

Déjà, la levée de la quarantaine obligatoire pour les voyageurs qui débarquent en Nouvelle-Zélande a été reportée. Au grand dam de Martin Newell, qui se bat pour faciliter l’entrée au pays pour la diaspora néo-zélandaise. Actuellement, le nombre de personnes en quarantaine est limité et dépend du nombre de places libres dans les hôtels où les voyageurs sont placés en isolement.

Pas de quarantaine, pas de voyage… « C’est difficile pour nous de visiter nos proches », déplore Martin Newell. Ce système devait être abandonné prochainement. Il a été au contraire prolongé.

Mais même si toute la Nouvelle-Zélande devait virer au rouge, il n’est pas question, du moins pour l’instant, de placer des villes entières sous cloche à la moindre éclosion, comme on l’a fait en 2020. Les commerces et les lieux publics resteront ouverts, et devront respecter des règles de distanciation physique.

Déjà en 2021, les autorités sanitaires ont constaté qu’il était difficile de retourner à l’approche « Zéro COVID-19 » pour contrer le variant Delta – plus transmissible que ses prédécesseurs, mais moins que ne l’est Omicron, explique Michael Baker. Quand Omicron frappera la Nouvelle-Zélande, « il deviendra impossible d’identifier tous les cas, et le nombre de morts augmentera forcément », dit-il avec fatalisme.

Michael Baker déplore que la Nouvelle-Zélande ne se soit pas suffisamment équipée en masques N95, que sa capacité à tester soit insuffisante. Mais ce qui déterminera la force avec laquelle Omicron frappera le pays, c’est la vitesse de la vaccination.

Qui gagnera la course entre le virus et le vaccin ? Pour l’instant, les Néo-Zélandais retroussent leurs manches. Et retiennent leur souffle.

Les hauts et les bas de la stratégie Zéro COVID-19

PHOTO ARCHIVES REUTERS

En Chine, des travailleurs de la Santé procèdent à l’analyse de tests de dépistage à Xian, qui a fait l’objet d’un confinement strict le 23 décembre dernier.

Agnès Gruda
Agnès Gruda La Presse

Les 13 millions d’habitants de la ville de Xian, en Chine, se sont retrouvés en confinement strict le 23 décembre dernier.

Pendant trois semaines, la ville a été fermée à double tour. Et ses habitants ont dû se cloîtrer chez eux, alors qu’ils voyaient leurs provisions fondre à vue d’œil.

Des vidéos publiées sur le réseau chinois Weibo montraient des voisins troquant des biens contre de la nourriture, rapporte la BBC. Dans une de ces vidéos, des gens offrent une manette de jeu Nintedo contre des paquets de nouilles instantanées et des beignets.

Au cours des derniers jours, les autorités ont commencé à alléger la chape de plomb qui pesait sur la ville. Mais il n’y a pas que Xian.

PHOTO FOURNIE PAR LE CHINA DAILY

Des Chinois font la file pour se faire dépister sur le terrain d’une université à Xian, en décembre dernier.

À Youzhou, une ville d’un million d’habitants dans le nord de la Chine, les rues ont été pratiquement fermées aux autos, et seuls les travailleurs essentiels affectés à la prévention de l’épidémie ont le droit de circuler. Tout ça après que trois résidants de la ville ont reçu un test positif. Ils étaient tous asymptomatiques.

La Chine ne rigole pas avec la COVID-19. Depuis le début de la pandémie, elle poursuit la stratégie « Zéro COVID-19. » Elle a pratiquement fermé ses frontières. Et chaque éclosion entraîne un train de mesures visant à éradiquer le virus avant qu’il ne se répande.

PHOTO ARCHIVES REUTERS

Lors de la première vague de la pandémie, plusieurs autres pays, la plupart en Asie, ont opté pour cette méthode radicale. L’Australie, la Nouvelle-Zélande, Singapour, Taiwan, la Corée du Sud ont aussi réagi aux premières vagues pandémiques avec cette approche.

Pour plusieurs, la stratégie s’est avérée payante : ces pays ont réussi à contenir la contagion. La Corée du Sud, par exemple, a recensé 3000 morts sur 50 millions d’habitants depuis le début de la pandémie.

Mais le 1er novembre 2021, Séoul a décidé de tourner le dos à cette stratégie extrêmement contraignante qui étouffait son économie. La plupart des restrictions ont été levées. Désormais, la Corée du Sud apprend à vivre avec le virus.

Plus que la Chine

En fait, de tous les pays ayant opté pour la méthode « Zéro COVID-19 », seule la Chine impose encore cette stratégie à sa population. Tous les autres ont commencé à donner du lest.

Car la stratégie d’éradication du virus a un coût, souligne l’épidémiologiste Quoc Dinh Nguyen, du Centre hospitalier de l’Université de Montréal. Et elle n’est pas applicable partout.

La Nouvelle-Zélande et l’Australie, par exemple, sont isolées et ont une densité de population peu élevée. Elles ne partagent pas non plus de longue frontière avec les États-Unis, comme le Canada. Elles peuvent se barricader plus facilement contre les voyageurs potentiellement infectés.

Mais le succès de la stratégie « Zéro COVID-19 » dépend aussi de la force de frappe du virus, signale le DQuoc Dinh Nguyen. Dès l’apparition du variant Delta, plus contagieux que les précédents, des épidémiologistes ont remis en question la capacité d’empêcher sa circulation, explique-t-il.

Face à Omicron, qui échappe à la couverture vaccinale, pour un pays comme le Canada, l’approche Zéro COVID-19 est totalement impossible.

Le DQuoc Dinh Nguyen

Des voix se font entendre même en Chine pour ouvrir la porte à une autre stratégie : celle de l’atténuation de l’effet de ce virus ultra contagieux. Le directeur du Centre chinois pour le contrôle des maladies, Gao Fu, cité par le Guardian, a affirmé qu’une fois qu’elle aurait atteint un taux de vaccination de 85 %, la Chine devrait bien rejoindre le reste du monde et lever un peu ses barrières antivirus.

« Même avec des millions de tests et le confinement, et toute la répression dont la Chine est capable, je ne suis pas certain qu’elle pourra réussir à éradiquer Omicron », observe le DNguyen. Jusqu’à maintenant, la stratégie chinoise a été relativement payante, note l’épidémiologiste Nimâ Machouf. Car en déployant la méthode forte, elle a réussi à minimiser l’impact de l’épidémie sur son économie.

Mais c’est au prix d’une intervention massive. À Wuhan, lors de la deuxième vague de COVID-19, 11 millions de personnes ont été testées en une semaine après l’apparition d’à peine une dizaine de cas, rappelle-t-elle. Difficile d’imaginer une opération d’une telle envergure ailleurs qu’en Chine !

Et encore. Ce n’était pas Omicron…