(Bombay, Inde) L’Inde continue d’être ravagée par une flambée de COVID-19 qui asphyxie son système de santé. Cette semaine, le cap des 21 millions de cas positifs a été officiellement franchi. Notre collaborateur Frédérick Lavoie, qui fait partie du nombre, nous raconte comment cette seconde vague a chamboulé le quotidien d’un pays qui se croyait pourtant tiré d’affaire.

Fréférick Lavoie Collaboration spéciale

Fin janvier, le premier ministre Narendra Modi annonce que l’Inde a vaincu la pandémie après une longue et pénible première vague. Des épidémiologistes s’inquiètent toutefois déjà des effets du variant B.1.617, repéré en octobre 2020 dans l’État du Maharashtra. Or, à peine 1 % des échantillons positifs dans le pays font alors l’objet d’un séquençage génomique et le traçage des foyers d’éclosion demeure déficient.

À Bombay, où vivent près de 20 millions de personnes, la plupart des commerces, restaurants et autres services reprennent progressivement leurs activités au cours des trois premiers mois de l’année. Le masque est toujours obligatoire dans les lieux publics, sous peine d’une amende de 200 roupies (3,30 $CAN), mais bon nombre de gens le portent sous le nez ou même sous la bouche. Le système de trains de banlieue fonctionne de nouveau à plein régime, les embouteillages monstres ont repris leurs droits et les hôpitaux COVID qui avaient été montés à la hâte durant la première vague ont été démantelés, dont l’un de 900 lits à l’hippodrome qui n’a finalement accueilli aucun patient.

Le 21 mars, il est encore permis d’espérer que la recrudescence de cas de COVID-19 observée, la plus forte en 111 jours avec 40 953 nouvelles infections, demeurera une simple vaguelette.

Ce jour-là, deux semaines après avoir obtenu une première dose du vaccin Covishield et après une année sans activités sociales, mes beaux-parents, Mushtaque et Farida, se décident à assister au mariage d’un lointain neveu dans une salle climatisée avec quelques dizaines d’autres invités. À l’autre bout du pays, Narendra Modi donne des discours dans deux États en campagne électorale devant des milliers de supporteurs entassés les uns contre les autres et pour la plupart non masqués.

Se rendre à l’évidence

Une semaine plus tard, quand les premiers symptômes de COVID-19 apparaissent chez Farida, 72 ans, puis chez Mushtaque, son mari diabétique de 73 ans, la famille met du temps à accepter l’évidence et à leur faire passer un test de dépistage. Dans l’entourage, les cas sont alors encore très rares.

Pendant ces quelques jours où leur état se détériore, tout commence à basculer à Bombay, l’un des épicentres de cette seconde vague naissante.

PHOTO RAFIQ MAQBOOL, ASSOCIATED PRESS

Des travailleurs de la santé accueillent une patiente atteinte de la COVID-19 dans un centre de Bombay, en Inde.

Le dimanche 4 avril au soir, lorsque l’hospitalisation de Mushtaque et Farida devient inévitable, les lits se font déjà rares. La veille encore, il restait pourtant des places dans de bons hôpitaux. Malgré tous leurs contacts, leur fille, Zainab, et son mari, Hunaid, tous deux travailleurs de la santé, n’arrivent pas à obtenir une admission nulle part.

Le lendemain, l’Inde franchit pour la première fois le cap des 100 000 nouveaux cas en 24 heures. En fin de matinée, Farida et Mushtaque obtiennent enfin deux places dans l’hôpital privé où travaille leur gendre Hunaid, qui est chirurgien.

Dans les semaines suivantes, les médias indiens rapporteront des cas de médecins incapables de se faire admettre eux-mêmes comme patients dans l’hôpital qui les emploie.

Même si elle a droit aux meilleurs soins, l’état de Farida continue de s’aggraver. Son frère et trois autres proches présents au mariage ont aussi contracté le virus, apprend-on alors, ce qui permet de croire qu’elle a été infectée à cet évènement. Son corps combat donc le SARS-CoV-2 depuis plus de deux semaines, un seuil critique, et commence à se fatiguer.

La course à l’oxygène

Le 9 avril, alors que Mushtaque obtient son congé d’hôpital, sa femme est mise sous respirateur, une intervention à laquelle ne survivent qu’à peine la moitié des patients. « Nous aurons besoin d’un miracle », confie son gendre chirurgien. Heureusement, Bombay ne connaît pas encore de grave pénurie d’oxygène, un problème qui coûtera bientôt la vie à des centaines de patients hospitalisés et à des milliers d’autres qui se sont vu refuser l’accès à des établissements surchargés partout dans le pays de près de 1,4 milliard d’habitants.

Le lendemain, les voisins d’Hunaid viennent frapper à sa porte au milieu de la nuit. Ils le supplient de les aider à trouver un lit pour leur patriarche qui respire de plus en plus difficilement. Toute la soirée, ils font le tour en ambulance des hôpitaux de la ville. En vain. Le jour suivant, ils obtiennent finalement une place dans un hôpital, mais la refusent, sous prétexte qu’ils connaissaient au moins cinq personnes qui y sont mortes de la COVID-19. Quelques heures plus tard, après avoir été admis dans un hôpital jugé meilleur, le patriarche rend son dernier souffle.

Pendant la semaine qui suit, deux autres résidants du même immeuble meurent de la maladie. Cela n’empêche pas les voisins de ramener le corps du patriarche à la maison et d’y accueillir les condoléances de plusieurs dizaines de leurs proches, bien qu’ils soient eux-mêmes potentiellement infectés et contagieux.

Le 20 avril, 15 jours après son admission à l’hôpital et avec une facture de 15 000 $ en frais médicaux, Farida, très faible, mais hors de danger, obtient son congé. Avant de la ramener à la maison, il faut toutefois impérativement trouver une source d’oxygène, une tâche devenue très difficile.

Après de longues recherches sur les réseaux sociaux et de multiples appels, un concentrateur d’oxygène est déniché. La location mensuelle de cet appareil, qui coûte normalement autour de 4000 roupies (67 $), a toutefois quadruplé en raison de la rareté. Au même moment, dans la capitale New Delhi et dans plusieurs autres villes et villages d’Inde, trouver de l’oxygène ou même une bonbonne vide devient à peu près impossible.

PHOTO RAJANISH KAKADE, ASSOCIATED PRESS

Un travailleur de la santé prélève un échantillon nasopharyngé auprès d’un homme pendant que d’autres personnes font la queue devant un hôpital de fortune à Bombay.

Le 22 avril, jour où l’Inde enregistre un record de 300 000 nouveaux cas quotidiens, mon téléphone se met à sonner. Le « variant indien » vient d’arriver au Québec et les médias réclament des entrevues. Quelques heures après avoir confié à Bernard Drainville sur les ondes du 98,5 FM que j’avais peur d’attraper la maladie en raison des pénuries, je commence à me sentir fiévreux. Un résultat positif confirme les soupçons : j’ai attrapé la COVID-19. Heureusement, mes symptômes disparaissent rapidement.

Le même jour, le premier ministre Narendra Modi se décide pour la première fois à annuler son rassemblement électoral prévu le lendemain. Il présidera plutôt une réunion d’urgence sur la crise et les pénuries.

Mais le mal semble fait. Vendredi, le pays a rapporté 414 000 nouvelles infections et enregistré près de 4000 morts, portant le bilan à près de 235 000 depuis le début de la pandémie.