(Mandalay) Deux manifestants ont été tués et une trentaine blessés samedi à Mandalay, dans le centre de la Birmanie, par des tirs des forces de l’ordre lors d’un rassemblement anti-junte, les violences les plus sévères depuis le coup d’État du 1er février.

Agence France-Presse

Plusieurs centaines de policiers ont été déployés dans l’après-midi sur un chantier naval de la deuxième ville du pays, faisant craindre des arrestations d’employés mobilisés contre le coup d’État. Des manifestants ont tapé sur des casseroles pour tenter d’empêcher les interpellations, certains jetant des projectiles sur la police qui a ensuite tiré.

« Deux personnes sont mortes, dont un mineur qui a reçu une balle dans la tête », a indiqué Hlaing Min Oo, chef d’une équipe de secouristes volontaires.

Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a condamné dans la nuit de samedi à dimanche « l’usage de la force meurtrière ».

« Je condamne l’usage de la violence meurtrière en Birmanie », a écrit M. Guterres sur Twitter. « L’usage de la force meurtrière, de l’intimidation et du harcèlement contre des manifestants pacifiques est inacceptable », a-t-il ajouté.

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Un homme montre des projectiles tirés par des policiers.

Sur une vidéo postée sur Facebook, le jeune homme apparait couché sur le sol, saignant de la tête alors qu’un passant place la main sur sa poitrine pour estimer si son cœur bat encore.  

Selon les secours, « la moitié des victimes ont été visées par des tirs à balles réelles », les autres ont été blessées par des munitions en caoutchouc et des tirs de lance-pierres.  

Les tirs à balles réelles ont également été confirmés par des médecins travaillant sur le terrain, sous couvert d’anonymat par crainte de représailles.

Dans une vidéo postée en direct sur Facebook par un témoin, des coups de feu résonnent régulièrement.  

Plus d’une dizaine de personnes ont été interpellées, d’après des médias locaux.

« Ils ont frappé et tiré sur mon mari et sur d’autres », a affirmé à l’AFP une habitante en pleurs. « Il ne faisait que regarder, mais les soldats l’ont emmené ».  

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Manifestation à Rangoun

Sollicitée, la police n’était pas disponible pour faire de commentaires.

Cette escalade de la violence intervient au lendemain de la mort d’une jeune épicière de 20 ans, Mya Thwate  Khaing, blessée par balles le 9 février.

La junte au pouvoir depuis le coup d’État ne cesse d’accentuer la pression sur le mouvement prodémocratie.

Malgré cela, plusieurs milliers de contestataires, dont des représentants des nombreuses minorités ethniques en costume traditionnel, sont de nouveau descendus samedi dans les rues de Rangoun, la capitale économique.  

Ils réclament le retour du gouvernement civil, la libération des détenus et l’abolition de la Constitution très favorable aux militaires.

Près de la pagode Shwedagon, dans le centre-ville, une couronne mortuaire a été déposée en hommage à Mya Thwate Thwate Khaing.

« La balle qui l’a transpercée a touché toutes nos têtes », a déclaré un contestataire. « Tu es notre martyre », a écrit un autre, en déposant une rose blanche au pied de son portrait.

Un service funéraire doit avoir lieu dimanche.

Près de trois semaines après le putsch qui a renversé le gouvernement civil d’Aung San Suu Kyi et mis fin à une fragile transition démocratique de 10 ans, le concert de protestations internationales et l’annonce de nouvelles sanctions n’infléchissent pas les généraux.

Les connexions internet ont été quasiment coupées pour la sixième nuit consécutive, avant d’être restaurées dans la matinée.

Centaines d’arrestations

Les interpellations se poursuivent avec près de 550  personnes arrêtées (responsables politiques, fonctionnaires grévistes, moines, activistes…), d’après une ONG d’assistance aux prisonniers politiques. Seule une quarantaine ont été relâchées.

Les manifestations ont rassemblé ces deux dernières semaines des centaines de milliers de Birmans à travers tout le pays, un vent de fronde inédit depuis « la révolution de safran » en 2007, réprimée dans le sang par l’armée.

De nombreux incidents avaient déjà été rapportés ces derniers jours, avec plusieurs blessés.

La junte a pour sa part fait état du décès en début de semaine d’un policier.

La peur des représailles est très forte en Birmanie qui a déjà vécu sous le joug des militaires pendant plus de 50 ans depuis son indépendance en 1948.

Malgré cela, parallèlement aux rassemblements, les appels à la désobéissance civile se poursuivent avec des médecins, enseignants, contrôleurs aériens et cheminots toujours en grève.

À Monywa (centre), un soldat a fait le salut à trois doigts, en geste de résistance, avant de rejoindre une manifestation, d’après des images diffusées sur les réseaux sociaux.

Des hommes l’ont fait boire et il a participé au rassemblement sous l’emprise de la boisson, a assuré le journal Global New Light Of Birmanie, qui appartient à l’État, ajoutant que le militaire allait être poursuivi.

Le soldat a aussi affirmé dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux avoir été ivre à ce moment-là.

Nouvelles sanctions ?

La crise reste au cœur de l’agenda international.

Les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne se réuniront lundi pour discuter d’éventuelles mesures contre l’armée.

Samedi, le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, a condamné la violence exercée par les forces de l’ordre en Birmanie et indiqué que l’UE allait « prendre les décisions appropriées ».  

De son côté, l’ONG Burma Campaign UK a estimé qu’« il est peu probable que les chefs militaires birmans aient des avoirs à geler dans l’Union européenne, et une interdiction de visa n’équivaut à rien de plus qu’à une interdiction de vacances ».  

À ce jour, les États-Unis, qui ont condamné « toute violence envers le peuple de Birmanie », n’ont annoncé que des sanctions ciblées contre certains généraux.

Le ministre des affaires étrangères britannique Dominic Raab a affirmé samedi sur twitter que « tirer sur des manifestants pacifiques en Birmanie est inacceptable ». « Nous allons envisager des actions supplémentaires, avec nos partenaires internationaux, contre eux qui écrasent la démocratie », a-t-il ajouté sans précisions.  

Pékin et Moscou, alliés traditionnels de l’armée birmane aux Nations Unies, considèrent la crise comme « une affaire intérieure » au pays.

Aung San Suu Kyi, 75 ans, tenue au secret depuis son arrestation, est inculpée pour des motifs non politiques, accusée d’avoir importé « illégalement » des talkies-walkies et d’avoir violé une loi sur la gestion des catastrophes naturelles.