Les Birmans défient massivement la loi martiale imposée depuis le 1er février, jour du coup d’État militaire contre le gouvernement d’Aung San Suu Kyi. À l’avant-garde du mouvement de protestation : les jeunes, qui ne veulent pas retomber dans la grande noirceur.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Les jeunes au front

Quand elle a appris que son pays venait d’être victime d’un coup d’État militaire, Aye a immédiatement pensé : « Ça y est, ça recommence. »

À 20 ans, la jeune Birmane, que nous identifions uniquement par la première partie de son nom, pour la protéger, est née sous la dictature militaire, mais a atteint l’âge adulte dans un pays qui s’ouvrait sur le monde à la vitesse grand V.

Au cours des dernières années, l’accès à l’internet s’est généralisé, le téléphone cellulaire, autrefois hors de prix, est devenu accessible à tous, et les jeunes Birmans se sont mis à parcourir la planète.

Aye elle-même étudiait à l’étranger quand l’épidémie de COVID-19 l’a forcée à poursuivre ses études de son pays.

PHOTO AGENCE FRANCE-PRESSE

Des étudiants manifestent contre le coup d’État de la junte à l’Université Dagon, à Rangoun, le 5 février.

Le 1er février, l’étudiante a eu un réveil brutal. Les lignes téléphoniques étaient coupées, les chaînes de télévision étaient brouillées, à l’exception de la télévision de l’armée. Et la leader Aung San Suu Kyi, pour qui elle avait voté lors des législatives du 8 novembre, venait d’être arrêtée par les militaires.

Jointe à Rangoun, la plus grande ville du pays, l’étudiante en économie s’est sentie trahie.

J’avais voté pour la première fois de ma vie, et on m’a volé mon vote.

Aye, étudiante

Aye garde d’ailleurs toujours l’empreinte d’encre faisant foi de son vote sur son ongle, pour se souvenir de cette journée historique.

La Ligue nationale pour la démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi a remporté une victoire écrasante lors de ce scrutin tandis que le parti issu des anciens membres de la junte militaire n’a récolté que des miettes.

Le général Min Aung Hlaing a refusé de reconnaître ces résultats et les a attribués à des manœuvres frauduleuses. Puis, le 1er février, il s’est arrogé le pouvoir et a décrété la loi martiale.

PHOTO ASSOCIATED PRESS

Le général Min Aung Hlaing dans un discours à la télévision d’État, le 11 février

« J’ai été choquée, j’ai eu peur, mais j’ai aussi ressenti de la colère en voyant que ça se produisait à nouveau », soupire Aye.

« Ça », c’est le coup d’État comme ceux qui ont ponctué l’histoire du pays. Celui de 1962, puis celui de 1988, qui ont placé le pays sous une chape de plomb pendant un demi-siècle.

« Nous savons à quoi ressemble la répression. Et j’ai peur pour mon avenir. »

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Des manifestants piétinent une photo du chef de la junte et brandissent des affiches réclamant la libération d’Aung San Suu Kyi, le 11 février à Rangoun.

La révolte de la génération Z

Comme des milliers de jeunes de son âge, Aye s’est jointe au mouvement de protestation qui s’étend à travers le pays depuis 12 jours. Car ces adultes dans la jeune vingtaine sont au premier plan de la révolte. Ce sont eux qui ont entrepris de frapper sur les casseroles, tous les soirs, avant le couvre-feu.

Eux, aussi, qui ont entrepris de montrer à leurs parents comment installer le fil VPN sur leurs ordinateurs et leurs téléphones, pour déjouer l’État lorsque celui-ci bloque les réseaux sociaux.

C’est la protestation de la génération Z, ils sont nés avec les écrans tactiles, ils sont actifs sur TikTok et Instagram.

Annie Zaman, journaliste pakistanaise qui vit en Birmanie depuis trois ans

Le principal lieu de rassemblement, à Rangoun, c’est la place Sule, devant la grande pagode. Les manifestants convergent tous les jours vers cet endroit emblématique, « c’est un peu comme la place Tahrir au Caire », dit Annie Zaman.

« Il y a une atmosphère de festival, des gens vendent des t-shirts à l’effigie du mouvement de protestation. »

PHOTO YE AUNG THU, AGENCE FRANCE-PRESSE

La place Sule, à Rangoun, cœur du mouvement de protestation

« Pour la génération Z, l’autoritarisme est un souvenir flou, les jeunes parlent plusieurs langues, ils ont voyagé, ils sont connectés, pour eux, vivre sous un régime autoritaire n’a aucun sens », résume Jean-François Rancourt, spécialiste de la Birmanie affilié à l’Université de Montréal.

Un courant, parmi les protestataires, prend bien soin de ne pas afficher la couleur rouge : celle du parti d’Aung San Suu Kyi.

« Nous ne soutenons aucun parti, nous soutenons la démocratie », précise Aye.

« Nous ne voulons pas revivre sous le règne des militaires », renchérit Khyne, journaliste dans la trentaine, jointe également à Rangoun.

Mais le mouvement s’étend bien au-delà de l’ancienne capitale de la Birmanie. Des centaines de milliers de protestataires descendent dans les rues à Mandalay, la deuxième ville du pays, à Naypyidaw, la capitale, mais aussi dans des bourgades reculées comme Kalaw, où une jeune guide touristique nous dit aller protester tous les jours.

  • Manifestation, le 10 février, à Mandalay, deuxième ville du pays et ancienne capitale royale

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    Manifestation, le 10 février, à Mandalay, deuxième ville du pays et ancienne capitale royale

  • Des moines bouddhistes se sont joints au mouvement, toujours à Mandalay, le 12 février.

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    Des moines bouddhistes se sont joints au mouvement, toujours à Mandalay, le 12 février.

  • Les rues de la capitale, Naypyidaw, ont aussi été prises d’assaut par les manifestants. Ici, le 11 février.

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    Les rues de la capitale, Naypyidaw, ont aussi été prises d’assaut par les manifestants. Ici, le 11 février.

  • Et le lendemain, 12 février, toujours à Naypyidaw.

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    Et le lendemain, 12 février, toujours à Naypyidaw.

  • Si les étudiants sont les fers de lance du mouvement, toutes les couches de la société birmane s’y sont joints.

    PHOTO AGENCE FRANCE-PRESSE

    Si les étudiants sont les fers de lance du mouvement, toutes les couches de la société birmane s’y sont joints.

  • Toujours à Naypyidaw : « Les fantômes ne font pas tous peur, mais la police birmane est plus effrayante », dit cette affiche.

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    Toujours à Naypyidaw : « Les fantômes ne font pas tous peur, mais la police birmane est plus effrayante », dit cette affiche.

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Plus de… bière

Ce qui se joue depuis 12 jours en Birmanie ressemble à une épreuve de force. Car il n’y a pas que les jeunes dans la vingtaine qui défient l’armée.

Le pays fait face à une cascade de grèves : les médecins, les employés des banques, ceux d’entreprises privées détenues par l’armée ont successivement cessé de travailler.

Ces jours-ci, on ne boit plus de bière en Birmanie. Le brasseur japonais Kirin a décidé de ne plus faire affaire avec l’armée. Tandis que la bière Birmanie, produite par une entreprise liée aux militaires, est largement boycottée. Des images de Birmans versant la bière dans les égouts circulent sur les réseaux sociaux.

« Personne ne veut être associé à l’armée », constate Annie Zaman.

Selon Annie Zaman, l’équipe de direction de MRTV, la chaîne d’État birmane, a démissionné en bloc pour se joindre à la protestation.

PHOTO AGENCE FRANCE-PRESSE

Des manifestantes en robe de mariée, à Naypyidaw, brandissent des affiches où on peut notamment lire « Fake News MRTV » en référence à la chaîne de télévision d’État.

Des rumeurs font état de policiers ou de soldats qui auraient grossi les rangs des protestataires. Ces informations confortent les manifestants.

Des pans de la société s’éloignent de l’armée. Jusqu’où le général Min Aung Hlaing ira-t-il pour garder le pouvoir ?

La peur

L’opposition est massive. Mais en arrière-plan des manifestations joyeuses se profile la peur.

Au cours des derniers jours, les forces de l’ordre ont monté de plusieurs crans le niveau de la répression. Il y a eu des tirs de gaz lacrymogènes, de balles de caoutchouc, mais aussi de balles réelles. Amnistie Internationale confirme que la police a recours à des pistolets mitrailleurs et une première manifestante, Mya Thwate Thwate Khaing, a été grièvement blessée à la tête par un policier.

PHOTO SAI AUNG MAIN, AGENCE FRANCE-PRESSE

Un manifestant brandit une affiche qui montre Mya Thwate Thwate Khaing après qu’elle a été atteinte par balle.

L’armée a procédé à des dizaines d’arrestations parmi les collaborateurs de la « Dame » birmane. Mercredi, elle a saccagé les bureaux du LND, son parti. Et vendredi, on apprenait que 23 000 prisonniers de droit commun avaient été libérés et semaient la peur dans les quartiers de Rangoun.

Il y a aussi des rafles dans les maisons d’employés publics qui ont joint le mouvement de protestation. « Ça arrive toujours la nuit, et dès qu’ils arrêtent quelqu’un, on commence à frapper sur les casseroles », relate Khyne, avant d’ajouter : « Plus personne ne dort, ici. »

  • Face à face entre manifestants et forces de l’ordre à Naypyidaw, le 8 février

    PHOTO AGENCE FRANCE-PRESSE

    Face à face entre manifestants et forces de l’ordre à Naypyidaw, le 8 février

  • Face à face entre manifestants et forces de l’ordre à Naypyidaw, le 8 février

    PHOTO AGENCE FRANCE-PRESSE

    Face à face entre manifestants et forces de l’ordre à Naypyidaw, le 8 février

  • Le lendemain, 9 février, c’est la confrontation. Les manifestants sont la cible de tirs de canon à eau.

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    Le lendemain, 9 février, c’est la confrontation. Les manifestants sont la cible de tirs de canon à eau.

  • Le lendemain, 9 février, c’est la confrontation. Les manifestants sont la cible de tirs de canon à eau.

    PHOTO AGENCE FRANCE-PRESSE

    Le lendemain, 9 février, c’est la confrontation. Les manifestants sont la cible de tirs de canon à eau.

  • Le lendemain, 9 février, c’est la confrontation. Les manifestants sont la cible de tirs de canon à eau.

    PHOTO AGENCE FRANCE-PRESSE

    Le lendemain, 9 février, c’est la confrontation. Les manifestants sont la cible de tirs de canon à eau.

  • Des manifestants sont arrêtés lors d’une manifestation à Mawlamyine, le 12 février.

    PHOTO THAN LWIN TIMES, REUTERS

    Des manifestants sont arrêtés lors d’une manifestation à Mawlamyine, le 12 février.

  • Des manifestants sont arrêtés lors d’une manifestation à Mawlamyine, le 12 février.

    PHOTO THAN LWIN TIMES, REUTERS

    Des manifestants sont arrêtés lors d’une manifestation à Mawlamyine, le 12 février.

  • Des manifestants sont arrêtés lors d’une manifestation à Mawlamyine, le 12 février.

    PHOTO THAN LWIN TIMES, REUTERS

    Des manifestants sont arrêtés lors d’une manifestation à Mawlamyine, le 12 février.

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Mais surtout, les Birmans ont peur de perdre leur fenêtre sur le monde : l’accès à l’internet.

« On entend parler d’une loi sur la cybersécurité », note avec inquiétude Annie Zaman. L’armée va-t-elle décréter une loi pour pouvoir mettre la clé sous la porte de compagnies de télécommunications qui échappent à son contrôle ?

« Nous avons perdu tellement de vies en 1988, nous sommes prêts à mourir ou à aller en prison », dit Aye avec défi.

PHOTO YE AUNG THU, AGENCE FRANCE-PRESSE

Un manifestant fait le salut à trois doigts adopté par la résistance, à des policiers antiémeutes dans une rue de Rangoun, le 6 février dernier.

Elle se donne du courage en se disant qu’aujourd’hui, les choses sont différentes. « Je peux vous parler, et le monde nous écoute. »

Ce dont les jeunes Birmans ont peur, aujourd’hui, c’est perdre ce contact avec le reste de la planète. S’enfoncer à nouveau dans l’obscurité.

Un coup d’État prévisible ?

La Birmanie était en voie de démocratisation, particulièrement depuis les élections de 2015. Pourquoi ce coup d’État militaire maintenant ?

PHOTO LINN HTET, ASSOCIATED PRESS

Policiers antiémeutes déployés à Naypyitaw, capitale de la Birmanie

L’armée, qui contrôle 25 % des sièges au Parlement, a subi une véritable dégelée aux législatives du 8 novembre. Avec plus de 80 % des votes, la Ligue nationale pour la démocratie (LND) a pu décrocher 60 % des sièges. Or, souligne Jean-François Rancourt, spécialiste de la Birmanie affilié à l’Université de Montréal, le général Min Aung Hlaing arrive à l’âge de la retraite. Et comme le montrent les résultats de novembre, il n’a aucune chance de garder le pouvoir par la voie politique.

L’armée risque même de perdre des pouvoirs que lui accorde la Constitution actuelle, souligne Barthélemy Courmont, directeur de recherche à l’Institut de recherches internationales et stratégiques, en France.

C’est que le gouvernement d’Aung San Suu Kyi propose, depuis 2019, la tenue d’un référendum pour préparer la voie à des changements constitutionnels, de manière à rééquilibrer le partage des pouvoirs en faveur des dirigeants civils.

Les élections de novembre ont renforcé sa position dans ce bras de fer avec l’armée.

PHOTO SHWE PAW MYA TIN, ARCHIVES REUTERS

Des partisans de la Ligue nationale pour la démocratie défilent à Rangoun lors de la campagne électorale de novembre dernier.

En contestant le résultat des élections, l’armée a montré qu’elle n’acceptait pas de reconnaître le poids politique d’Aung San Suu Kyi et de son parti. Le coup d’État a été décrété quelques heures avant l’entrée en fonction du nouveau Parlement.

Quels sont les autres intérêts de l’armée dans l’épreuve de force actuelle ?

L’armée détient des intérêts économiques colossaux dans deux grands conglomérats, souligne Jean-François Rancourt. Il y a des milliards de dollars en jeu. Or, ici aussi, il y avait des frictions entre le gouvernement et le pouvoir militaire.

En 2018, le gouvernement d’Aung San Suu Kyi a adopté un plan de développement durable qui contrecarrait les plans de l’armée, notamment en ce qui a trait à la construction d’un port en eau profonde. Selon M. Rancourt, les coûts de ce projet gigantesque ont été considérablement réduits, ce qui ajoute aux tensions avec Aung San Suu Kyi.

PHOTO THAR BYAW, ARCHIVES REUTERS

Aung San Suu Kyi dans un bureau de vote, le 8 novembre dernier

L’armée est très riche, et c’est à la fois sa force et sa faiblesse, car ça la rend vulnérable aux pressions économiques, souligne Barthélemy Courmont.

À quoi peut-on s’attendre maintenant ?

En ce moment, c’est le bras de fer entre la rue et les militaires, souligne Barthélemy Courmont. « Les jeunes manifestants savent de quoi la junte est capable, et ils ne veulent pas de ça. Ils se disent prêts à se battre jusqu’au bout. »

Pour ce chercheur, nous sommes devant une partie de poker. « Il n’y aura pas de demi-mesures. Soit on repart vers un régime militaire très dur, comme c’est le cas aujourd’hui en Thaïlande, soit le coup d’État s’effrite, l’armée perd son pouvoir et la Constitution est amendée » en faveur d’un pouvoir civil.