L’Australie s’inquiète des visées de la Chine, qui multiplie les projets pour tenter de prendre racine dans une île voisine. Canberra craint de voir son lien naval avec les États-Unis compromis si l’empire du Milieu devait exploiter un port aux îles Salomon ou à Vanuatu.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Huawei, puis un port civil

En 2016, les îles Salomon, un État insulaire situé à 3300 kilomètres des côtes australiennes, ont choisi la société chinoise Huawei pour installer un câble sous-marin de télécommunications vers l’Australie. Un tollé a suivi, l’Australie étant l’un des rares pays à avoir imité les États-Unis pour interdire la technologie de la société chinoise sur son territoire.

L’Australie s’est finalement engagée à financer le fameux câble sous-marin, poussant les îles Salomon à annuler le contrat de Huawei en 2018. Une histoire similaire est survenue l’automne dernier quand une entreprise chinoise a annoncé qu’elle avait obtenu le contrat de construction d’un port en eau profonde dans l’une des îles Salomon. Il n’a fallu que quelques jours pour que, à la suite des pressions australiennes, l’État insulaire invalide le contrat.

Infiltration tous azimuts

La Chine mène une offensive soutenue pour installer une base chez les voisins insulaires de l’Australie, selon Clive Hamilton, philosophe à l’Université Charles Sturt, à Sydney, et auteur du livre Silent Invasion : China’s Influence in Australia. « On parle des îles Salomon, Vanuatu, Fidji, de la Mélanésie et de la Papouasie–Nouvelle-Guinée. Dans les îles Salomon, la Chine a garanti qu’elle construirait toutes les infrastructures promises par Taïwan, en échange du retrait de la reconnaissance diplomatique de Taïwan. À Vanuatu, il y a un projet de centre de conférence, de route et de port. Dans ces pays, il suffit de convaincre une douzaine de personnes pour avoir l’élite politique de son bord. L’Australie s’est tiré dans le pied en ne participant pas à la lutte contre les changements climatiques, un dossier important pour ces nations, et surtout en autorisant la location pour 99 ans du port de Darwin à une entreprise chinoise. »

Comme le Japon

« Les Chinois ont bien étudié l’histoire, estime James Holmes, professeur de stratégie maritime au Collège naval, au Rhode Island, qui est l’auteur du livre Red Star Over the Pacific. Ils savent que durant la campagne des îles Salomon en 1942-1943, le Japon a cherché à entraver les liens maritimes entre les États-Unis et l’Australie en prenant Guadalcanal et en y construisant des bases aériennes. Si l’Armée populaire de libération avait une base militaire dans les Salomon, elle pourrait y installer des avions et des missiles balistiques DF-26 ou DF-21D [dont le rayon d’action est de 4000 km]. Même sans couper totalement les communications américano-australiennes, la Chine pourrait miner l’alliance. C’est sa principale stratégie. »

Des bateaux de pêche comme armes

Dans un récent numéro, l’hebdomadaire britannique The Economist a publié une série d’articles de politique-fiction sur des événements pouvant avoir lieu en 2020. L’un d’entre eux était le blocage d’un destroyer américain dans les îles Spratly, revendiquées par le Viêtnam, mais occupées par la Chine. Le destroyer était immobilisé par une armada de bateaux de pêche chinois alors qu’il conduisait une « patrouille de liberté de navigation » comme les États-Unis en font régulièrement dans des eaux revendiquées par la Chine, au mépris du droit maritime international (selon une décision de 2016 d’un tribunal de l’ONU).

M. Holmes pense-t-il que ce scénario est plausible ? En guise de réponse, il a dirigé La Presse vers un essai qu’il avait publié en 2012 dans l’hebdomadaire américain The National Interest, à propos d’une offensive semblable de bateaux de pêche chinois contre un navire de guerre philippin près du récif de Scarborough, en mer de Chine du Sud, à 200 km des côtes des Philippines. « La marine civile et la garde côtière permettent à Pékin de maintenir une pression faible mais constante sur les pays qui revendiquent les mêmes îles et eaux en mer de Chine du Sud, écrivait M. Holmes en 2012. Ça permet de tester la surveillance maritime et la volonté politique ennemies. Le récif de Scarborough est un exemple de ce qui va se produire dans l’avenir. »

En chiffres

25 % des investissements étrangers en Australie en 2016-2018 provenaient de la Chine
5 % des investissements étrangers cumulatifs en Australie proviennent de la Chine
Source : ministère du Trésor de l’Australie