Le gouvernement chinois convient qu’il a pu commettre certaines erreurs dans sa gestion du nouveau coronavirus, mais n’entend pas pour autant être transformé en « bouc émissaire » par les dirigeants de pays durement frappés par la pandémie de COVID-19.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Ce n’est pas le moment de « se montrer du doigt », a plaidé vendredi le consul général de la République populaire de Chine à Montréal, Chen Xueming, en entrevue téléphonique avec La Presse.

« La coopération est la meilleure façon pour la communauté internationale de lutter contre la pandémie », plaide le diplomate, qui intervient rarement dans les médias.

PHOTO FOURNIE PAR LE CONSULAT GÉNÉRAL DE LA RÉPUBLIQUE POPULAIRE DE CHINE À MONTRÉAL

Chen Xueming, consul général de la République populaire de Chine à Montréal

À l’instar du président des États-Unis, Donald Trump, qui dénonce avec insistance la gestion de la crise par Pékin, la France et la Grande-Bretagne ont remis en question au cours des derniers jours la version officielle des autorités de la Chine, le premier pays frappé par la crise.

Ils affirment que la propagation du coronavirus aurait pu être réduite si les autorités chinoises avaient agi avec plus de transparence et de célérité pour minimiser le nombre de cas et donner plus de temps aux autres États de la planète pour se préparer.

L’ancien ministre canadien de la Justice Irwin Cotler a déclaré dans la même veine que la Chine pourrait être appelée à verser des milliards de dollars en compensation aux pays du G7 pour avoir cherché à cacher dans un premier temps l’apparition d’un nouveau virus et facilité sa propagation.

« 20 jours »

M. Chen maintient quant à lui que le gouvernement chinois n’a pas tardé à agir après avoir appris son existence.

Il s’est écoulé, dit-il, une « vingtaine de jours » entre le moment où des cas de pneumonie d’origine inconnue ont été signalés et la mise en confinement de la population de Wuhan, considéré comme l’épicentre de la crise.

Dans l’intermédiaire, les autorités chinoises ont rapidement alerté l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et les pays membres et partagé internationalement le génome du virus, relève le diplomate.

Trois mois plus tard, de nombreuses questions demeurent par rapport à la manière de composer avec le nouveau coronavirus, indique M. Chen, qui voit mal comment on peut demander à la Chine de « réaliser en 20 jours ce que le monde ne peut pas réaliser en 100 jours ».

Le gouvernement chinois a des « imperfections » comme « les autres pays du monde » et a pu sous-estimer initialement la gravité de l’épidémie, dit-il, en dressant un parallèle avec le film Jaws.

Les élus mis en scène dans cette œuvre ne veulent pas fermer la plage après que le requin a fait sa première victime ni après sa deuxième, mais finissent par en arriver à cette conclusion à mesure que la situation s’aggrave, souligne le diplomate.

Pékin, relève-t-il, ne pouvait s’inspirer de l’expérience d’autres pays et a dû s’ajuster à mesure que la connaissance du coronavirus se développait pour contrer sa propagation.

La population de la ville de Wuhan, dont bilan officiel des morts, désormais proche de 4000, vient d’être revu à la hausse, a dû payer un lourd tribut, et l’économie du pays a été frappée de plein fouet, plaide le consul.

Cette révision ne signifie pas que les autorités ont voulu manipuler les chiffres comme le suggèrent certains critiques. Elle témoigne plutôt du fait que certains malades ne pouvaient obtenir un diagnostic au début de la crise et n’avaient pas été comptabilisés correctement, relève M. Chen.

Trop d’« imagination »

Les déclarations de bonne foi de Pékin laissent de marbre Donald Trump, qui a décidé de suspendre le financement américain de l’OMS pour protester contre sa complaisance supposée envers le gouvernement chinois dans le cadre de la pandémie.

Le chef d’État a notamment suggéré il y a quelques jours en conférence de presse, en écho à une théorie largement contestée, que le coronavirus avait pu être libéré accidentellement d’un laboratoire de recherche de Wuhan plutôt que de passer de l’animal à l’humain dans un marché d’animaux.

M. Chen se dit « surpris de l’imagination » de certains élus américains et pense qu’ils devraient laisser les scientifiques poursuivre leurs travaux pour « concentrer leurs efforts à sauver des vies ».

Bien qu’elle demeure à l’affût d’une nouvelle vague d’infections, la Chine a pu relancer une bonne part de son économie et entend notamment en profiter, dit-il, pour intensifier le soutien matériel et scientifique offert à des pays aux prises avec la pandémie.

Des quantités importantes de masques et de respirateurs ont été acheminées dans plus d’une centaine de pays, relève M. Chen, qui se réjouit de constater que Pékin et Ottawa travaillent de concert pour endiguer la crise.

Le fait que les relations bilatérales entre les deux pays aient été très tendues avant la pandémie en raison de l’arrestation de la dirigeante de Huawei, Meng Wenzhou, n’a pas eu d’incidence sur leur collaboration, assure le diplomate.

La position de Pékin, qui a procédé à l’arrestation de deux Canadiens dans la foulée de l’incarcération de l’administratrice, n’a pas évolué pour autant.

« Nous espérons que Mme Meng pourra revenir en Chine le plus tôt possible », conclut M. Chen.

Trudeau refuse de jeter la pierre à Pékin

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Les autorités chinoises ont beau avoir révisé à la hausse de 50 % le bilan des victimes de la COVID-19 à Wuhan, des leaders occidentaux ont beau soupçonner à voix haute Pékin de manipuler les chiffres, Justin Trudeau refuse de se joindre au concert de critiques. Il a décliné l’invitation trois fois plutôt qu’une en conférence de presse. Car la priorité est de veiller à la sécurité des Canadiens, a-t-il plaidé. « Après, c’est certain qu’il va y avoir des questions, il va peut-être y avoir des conséquences pour différents pays selon comment ils ont agi pendant cette crise globale. Mais pour l’instant, je dois rester ancré dans ce qui est important pour les Canadiens. » Le chef conservateur, Andrew Scheer, ne s’en est quant à lui pas privé, reprochant à Santé Canada d’être trop collé sur les décisions de l’Organisation mondiale de la santé — organe onusien que Donald Trump accuse de se laisser influencer par le régime chinois.

— Mélanie Marquis, La Presse