(Hong Kong) Les jeunes protestataires masqués qui croisent le fer depuis trois mois avec la police dans les rues de Hong Kong sont déterminés à poursuivre leur combat pour empêcher le gouvernement chinois de consolider son emprise sur l’ex-colonie britannique. Et ils se disent prêts à tout sacrifier pour y parvenir.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

La date du 1er juillet 2019 risque de rester marquée longtemps dans l’esprit des résidants de l’ex-colonie britannique de Hong Kong.

Après s’être acharnés pendant des heures contre les baies vitrées protégeant l’accès au bâtiment, des centaines de jeunes protestataires masqués ont fait irruption ce jour-là dans l’enceinte du Conseil législatif, marquant par un geste historique leur colère envers le gouvernement.

Keith*, un étudiant de 21 ans aux traits fins qui semble à peine sorti de l’adolescence, était du nombre.

« C’était la première fois que j’y mettais les pieds. Au début, j’ai simplement suivi la foule pour voir à quoi ça ressemblait », relate-t-il en entrevue à La Presse.

Plusieurs manifestants ont entrepris de vandaliser l’endroit, couvrant les murs de graffitis.

Pour éviter qu’il ne puisse être identifié, Keith dit avoir caché avec un parapluie le visage de l’un des protestataires qui cherchait à déchirer symboliquement un exemplaire de la « Loi fondamentale » définissant le statut particulier de l’ex-colonie au sein de l’ensemble chinois.

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Le 1er juillet, des dizaines de manifestants ont pris d’assaut le siège du gouvernement de Hong Kong. 

« Je suis l’un des derniers à être sortis. J’encourageais les autres à partir en leur disant que ça ne servait à rien de se faire arrêter à l’intérieur, que nous avions atteint notre objectif », relate-t-il.

C’était une action très significative. Nous avons prévenu le gouvernement, à la face du monde, que nous pouvions intensifier nos actions s’il persistait à nous ignorer.

Keith

Bien que plus de deux mois se soient écoulés depuis l’évènement, le jeune homme ne cache pas qu’il craint d’être rattrapé par la police.

Pas question pour autant de remettre en question son action. « Je ne regretterai jamais ce que j’ai fait », dit-il.

« Pas le choix »

La détermination du jeune résidant de Hong Kong fait écho à celle d’une amie de 22 ans, Angel. Elle a participé depuis le début du mois de juin à plusieurs manifestations ayant tourné à la confrontation avec la police.

« Nous n’avons d’autre choix que de continuer à descendre dans la rue. Si on ne le fait pas maintenant, on ne pourra plus jamais le faire à l’avenir », indique la jeune femme, qui dénonce les efforts de la Chine pour gruger les droits et libertés dont jouissait la population de Hong Kong avant la rétrocession de l’ex-colonie en 1997.

La chef du gouvernement, Carrie Lam, considérée comme un pantin de Pékin par les protestataires, a mis le feu aux poudres au printemps en cherchant à faire adopter une loi d’extradition qui aurait facilité le transfert de suspects recherchés vers la Chine continentale.

L’annonce de la suspension du projet de loi à la mi-juin n’a pas suffi à calmer la population, qui a continué de manifester en grand nombre. Plus encore après que la police fut intervenue avec force pour disperser la foule lors de l’un des plus importants rassemblements.

Les affrontements violents n’ont cessé de se multiplier depuis ce temps.

Régulièrement, des jeunes protestataires casqués, le visage dissimulé derrière des lunettes et des masques à gaz qui filtrent les gaz lacrymogènes, érigent des barricades de fortune qui bloquent tout passage.

Après plusieurs avertissements, des policiers lourdement armés chargent, souvent en tirant des gaz lacrymogènes et des balles de plastique, poussant les protestataires à se disperser dans une sorte de jeu du chat et de la souris qui tend à se ritualiser.

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Affrontement musclé entre manifestants armés de cailloux et de cocktails Molotov et policiers usant de gaz lacrymogènes et de canons à eau,
 le 15 septembre, près du siège du gouvernement

Des établissements exploités par des sympathisants présumés du gouvernement ont été vandalisés. Des stations de métro ont aussi été ciblées, les manifestants accusant l’opérateur de collaborer avec le gouvernement pour compliquer les rassemblements publics.

Dans les dernières semaines, certains protestataires ont commencé à tirer des cocktails Molotov, notamment pour mettre le feu aux barricades.

Angel ne juge pas cette pratique répréhensible. « Ils ne ciblent pas des personnes, ils ciblent du matériel », relève la jeune femme, qui juge légitime pour les manifestants de recourir à des techniques plus musclées.

Faire monter la pression

Cette escalade, dit-elle, est une réponse « proportionnée » aux manières fortes de la police, qui sont dénoncées par plusieurs organisations de défense des droits de la personne.

Elle se veut aussi, comme pour l’occupation du Conseil législatif, une manière réfléchie de faire monter la pression sur le gouvernement et d’attirer l’attention de la communauté internationale.

L’évolution des manifestations contraste fortement avec le mouvement des Parapluies survenu en 2014. Des dizaines de milliers de résidants de Hong Kong, majoritairement des étudiants, avaient occupé pacifiquement les rues du centre-ville pour obtenir une réforme du mode de désignation du chef du gouvernement. La violence était alors exclue.

« Ça n’a pas marché ! », note Angel pour expliquer le changement de cap survenu depuis.

Daniel, un étudiant qui affronte régulièrement la police lors des manifestations, affirme que c’est le comportement des forces de l’ordre qui l’a convaincu d’intensifier ses actions.

Il évoque plus particulièrement une attaque survenue en juillet dans une station de métro durant laquelle des fiers-à-bras ont passé à tabac des passagers sans être importunés par la police.

PHOTO ISAAC LAWRENCE, AGENCE FRANCE-PRESSE

La stratégie des manifestants semble vouloir se durcir
 face aux forces de l’ordre.

« C’est devenu manifeste pour moi à ce moment-là que la police ne protégeait pas les citoyens », indique le jeune homme, qui ne croit plus à l’efficacité des manifestations pacifiques pour faire bouger le gouvernement.

Cette radicalisation n’est pas sans conséquence pour les protestataires, qui doivent souvent composer avec de fortes pressions venant de leur milieu familial.

Clarence Tsang, qui dirige une organisation offrant un service de soutien psychologique à la population, relève que plus d’une centaine d’appels de jeunes en détresse ont été reçus depuis le début du mois de juin.

J’ai entendu parler de beaucoup de cas où les parents refusent aux enfants qui participent aux protestations de revenir à la maison. Beaucoup se sentent seuls sans le soutien de leurs proches.

Clarence Tsang, intervenante en psychologie

La crise politique actuelle, ajoute M. Tsang, survient alors que les jeunes peinent à trouver leur place dans la société.

Les inégalités économiques sont parmi les plus importantes de la planète et le coût astronomique de l’immobilier, combiné au niveau relativement modéré des salaires, rend pratiquement impensable l’acquisition d’un appartement.

Pékin parle de manipulation

Le Bureau de liaison du gouvernement chinois à Hong Kong martèle que des « organisations étrangères » sont à l’œuvre dans l’ex-colonie et cherchent à utiliser la frustration des jeunes pour déstabiliser Pékin.

Les jeunes protestataires rencontrés par La Presse ne font pas grand cas de ces enjeux socioéconomiques lorsqu’ils évoquent leur engagement dans le mouvement de contestation.

L’objectif prioritaire, disent-ils, est de garantir que Hong Kong ne devienne pas à terme une région comme une autre de la Chine où les défenseurs des droits de la personne pèsent peu face aux diktats du gouvernement central.

Les tentatives d’apaisement de Carrie Lam, qui s’est engagée à retirer formellement la loi d’extradition en août, ne suffisent pas à les rassurer.

Les protestataires réclament aussi que les 1500 personnes arrêtées à ce jour soient libérées de toute poursuite et que le gouvernement cesse de parler d’« émeutes » pour désigner certaines manifestations.

Ils exigent par ailleurs qu’une commission d’enquête indépendante sur la violence policière soit mise en place et que le suffrage universel soit utilisé à l’avenir pour désigner le gouvernement.

Daniel demeure optimiste quant à la possibilité que les « cinq demandes » soient ultimement entendues. « La dynamique est toujours de notre côté. Ce n’est pas tout le monde qui manifeste, mais les gens nous soutiennent. Ils comprennent qu’on lutte pour l’avenir de Hong Kong », dit-il.

Keith et Angel sont moins enthousiastes. À terme, notent-ils, seule l’indépendance pure et simple de Hong Kong permettra à ses résidents de se soustraire définitivement aux pressions du gouvernement chinois.

La question est cependant trop « sensible » pour être abordée ouvertement à ce stade.

« Il faut y aller une étape à la fois », préviennent-ils.

* Des noms fictifs ont été utilisés pour protéger l’identité des protestataires interrogés

La police dans la tourmente

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Les méthodes musclées utilisées par la police de Hong Kong pour disperser les manifestations des derniers mois ont eu un effet catastrophique sur sa réputation.

Tout en croisant le fer avec des jeunes protestataires masqués, les forces de l’ordre doivent désormais composer régulièrement avec l’hostilité de citoyens qui observent la scène.

Le phénomène était bien en évidence la fin de semaine dernière lors d’une manifestation dans le district de Tuen Mun, au nord-ouest du territoire semi-autonome.

Une marche de protestation autorisée officiellement pour dénoncer la présence de prostituées dans un parc a rapidement pris une tournure politique, précipitant une intervention musclée des policiers.

Alors que les slogans contre le gouvernement de Hong Kong fusaient, des dizaines d’agents armés d’équipement antiémeute ont avancé soudainement, armures transparentes au poing, en direction d’une gare où des protestataires vandalisaient des panneaux.

PHOTO MARC THIBODEAU, LA PRESSE

Un protestataire fait un doigt d’honneur à des policiers lors d’une manifestation tenue dans le district de Tuen Mun, le 21 septembre.

Les insultes ont aussitôt commencé à fuser. « Vous êtes des meurtriers ! », a lancé un homme qui observait la manifestation d’un trottoir voisin. « Dégagez ! Foutez le camp ! », a lancé une autre. « Retournez en Chine continentale ! », a lancé un troisième en manifestant son attachement au caractère juridique distinct de Hong Kong par rapport au reste du pays.

Une femme, furieuse, s’est placée devant les policiers pour leur demander des comptes. « Cette manifestation était permise. Vous allez faire quoi maintenant ? », a-t-elle lancé alors que des amies tentaient de la tranquilliser.

Chaque mouvement de recul des forces de l’ordre suscitait des cris de joie.

Des agents sous surveillance

Le comportement des policiers est filmé par de nombreux journalistes et militants et relayé en ligne, où le moindre incident controversé vient alimenter l’indignation populaire.

À Tuen Mun, les forces antiémeutes ont finalement chargé un groupe de jeunes protestataires à proximité d’un centre commercial, utilisant des gaz lacrymogènes et des balles de plastique pour les disperser après avoir franchi des barricades de fortune érigées pour freiner leur progression.

« Regardez, ce sont des balles d’un nouveau type », a indiqué un manifestant masqué à La Presse après l’offensive.

PHOTO MARC THIBODEAU, LA PRESSE

Des protestataires montrent quelques exemplaires de balles de plastique tirées par les forces de l’ordre à Tuen Mun, le 21 septembre.

Des jeunes ont été arrêtés, souvent après avoir été immobilisés au sol par plusieurs agents.

Les policiers ont utilisé des techniques similaires quelques heures plus tard lors d’une seconde manifestation tenue dans le district voisin de Yuen Long, près d’une station de métro où un groupe de fiers-à-bras avait tabassé des protestataires à la fin du mois de juillet.

Des agents ont pris à partie un vieil homme de 73 ans, connu sous le nom de « Oncle Chan », qui fait partie d’un groupe cherchant à s’interposer dans les manifestations pour protéger les jeunes.

Lors d’une entrevue avec La Presse, ce militant de longue date avait expliqué quelques jours plus tôt qu’il considérait que c’était son devoir d’intervenir par solidarité avec les protestataires pour leur donner le temps de fuir.

Malgré ses multiples sorties, il n’avait eu qu’une interaction musclée avec les autorités. À Yuen Long, des policiers lui ont cependant aspergé le visage avec du gaz poivre avant de tenter de l’arrêter.

Une vidéo largement relayée sur les médias sociaux suggère par ailleurs qu’un autre membre de son groupe a été brutalisé par les policiers à la même occasion.

Le responsable local de la police a contesté la validité de la vidéo en relevant que les agents s’en prenaient à un « objet jaune » et non un individu, alimentant une nouvelle ronde de dénonciations scandalisées.

Des « méthodes brutales » dénoncées

Amnistie internationale, dans un rapport paru la semaine dernière, a reproché à la police d’utiliser « sans discrimination » des méthodes « brutales », notamment lorsqu’elles procèdent à des arrestations. L’organisation dit aussi avoir recensé des cas de « torture et de mauvais traitement » en détention.

Le constat recoupe l’analyse de Wilson Leung, porte-parole d’une association d’avocats « progressistes » qui offrent des conseils juridiques aux protestataires.

« Il y a de sérieuses raisons de croire que les policiers utilisent leurs pouvoirs de manière abusive pour intimider les gens et décourager les manifestations », souligne-t-il.

La question de la violence policière figure au cœur des demandes des manifestants, qui réclament la création d’une commission indépendante à ce sujet.

La police de Hong Kong rejette les allégations de violence et fait valoir que son personnel fait preuve de retenue dans des circonstances exceptionnelles.

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Militant bien connu, « Oncle Chan », 73 ans, s’est fait asperger de gaz poivre lors d’une manifestation, le 21 septembre.

La semaine dernière, un haut responsable a confié sous le couvert de l’anonymat à l’Agence France-Presse que les policiers étaient inquiets face à l’escalade de violence actuelle et que des affrontements encore plus graves étaient à craindre.

« La violence a atteint un tel niveau qu’ils craignent d’avoir à tuer quelqu’un ou d’être eux-mêmes tués », a-t-il prévenu.