De nombreux Québécois installés à Hong Kong sont sur les dents depuis le début des manifestations. Certains envisagent même de plier bagage, si l’armée chinoise décide d’intervenir. La fin de semaine qui s’amorce s’annonce déterminante pour la suite des choses.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Des Québécois songent à plier bagage

À l’aube du 11e week-end de manifestations antigouvernementales que connaît Hong Kong depuis la mi-juin, de nombreux Québécois expatriés dans l’ancienne colonie britannique sont inquiets et songent à plier bagage.

« Partir ? C’est drôle parce qu’on en parlait aujourd’hui avec des collègues », lance Jean-Christophe Clément, établi à Hong Kong depuis 10 ans et marié à une Hongkongaise. « Si l’armée chinoise entrait à Hong Kong, il faudrait partir, c’est sûr. Ça fait deux ans qu’on en parle. La liberté, ce n’est pas quelque chose qui se perd du jour au lendemain. Ça commence tout doucement. »

M. Clément est au nombre des 300 000 Canadiens qui vivent à Hong Kong, petit territoire de 1100 km2 rétrocédé à la Chine par le Royaume-Uni en 1997, où déferle une vague de contestation sans précédent depuis deux mois. Le mouvement est né le 9 juin de l’opposition à un projet de loi destiné à autoriser les extraditions vers la Chine.

« Le stress augmente un peu avec les troupes militaires chinoises à la frontière de Hong Kong », ajoute M. Clément, qui travaille pour une société américaine de logiciels établie dans ce haut lieu de la finance.

On va voir comment les choses évoluent. Mais c’est certain qu’on va partir un jour. Hong Kong n’est pas une place pour prendre sa retraite.

Jean-Christophe Clément

Vivre sur cette île de 7 millions d’habitants coûte en effet les yeux de la tête. Surtout se loger.

M. Clément paye l’équivalent de 5000 $ par mois pour un appartement de 900 pieds carrés. Un prix d’ami parce que les propriétaires sont ses beaux-parents. « Sinon, dit-il, le loyer serait de 6500 $ par mois. »

« Et ici, il n’y a pas d’hiver. Pas de sloche. C’est les huit mois d’hiver qui m’empêcheraient de revenir au Québec. »

Différent de Tiananmen

Alain Roy est aussi très attaché à Hong Kong où il vit depuis 20 ans avec sa conjointe. Pas question de partir pour le moment. Mais les choses pourraient changer si l’ancienne colonie perd son statut de territoire indépendant, sa liberté économique et administrative.

« La Chine ne va pas intervenir militairement. Je ne pense pas qu’elle va oser, dit-il. Je peux me tromper, mais il y a une chance sur cent ou sur mille que cela se produise. Le 4 juin 1989 [date du massacre de Tiananmen], il n’y avait pas 1 million d’iPhone avec des caméras. C’est ça, la grande différence. »

PHOTO ISAAC LAWRENCE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Un manifestant lance une brique vers les policiers à Hong Kong le 5 août dernier

En attendant, lui aussi adore vivre à Hong Kong, où l’espérance de vie (84,3 ans) est la plus longue au monde.

« Tout fonctionne très rapidement, très efficacement. Il n’y a pas (ou peu) d’impôts, les gens sont très instruits, très polis et ordonnés, ce qui rend Hong Kong si agréable à vivre, observe M. Roy. Il y a des hôpitaux publics, mais si on a des assurances, on a accès à des hôpitaux privés, qui sont comme des hôtels 5 étoiles. »

Centre financier ou nation ?

De son côté, Jean-François Dupré a déjà pris la décision de partir. Il va quitter Hong Kong, où il est résident permanent depuis 2008, pour aller travailler à l’Academia sinica, à Taiwan. Mais sa famille va rester à Hong Kong et il va faire la navette.

« Quand je suis arrivé à Hong Kong, il n’y avait aucun problème identitaire », dit cet expatrié de 37 ans qui a fait sa maîtrise sur les mouvements indépendantistes du Québec et de la Catalogne.

« Je demandais aux gens s’ils se sentaient hongkongais ou chinois, s’ils s’identifiaient plutôt au cantonais ou plutôt au mandarin. J’essayais de les persuader que Hong Kong pouvait être sociologiquement considérée comme une nation et ils riaient. Pour eux, Hong Kong était un centre financier. Mais aujourd’hui, on voit bien qu’il y a un sentiment national ici. »

Une ville dynamique

Marié à une Hongkongaise, William (il préfère ne pas donner son nom de famille) aime aussi follement sa ville d’adoption.

Avant de déménager à Hong Kong, il y a six ans, il a habité quelques années à Singapour. « Hong Kong est plus vivante, plus intense », dit cet homme.

« La crise actuelle fait peur parce qu’on ne sait pas où ça va finir. Ça me fend le cœur de voir ce qui se passe. Ici, la vie est très chère. Avec un petit salaire, c’est impossible de survivre. Je comprends les étudiants de faire la révolution. Mais personne ne peut prévoir ce qui va se passer. C’est ça qui est inquiétant. »

William ne songe pas à quitter Hong Kong pour le moment. Janik Litalien non plus. Professeur d’arts martiaux, traducteur et interprète, M. Litalien possède sa propre école à Hong Kong, où il réside depuis neuf ans. « Je suis venu ici parce que je voulais être ici. Et j’ai trouvé le moyen de rester. Je suis tombé amoureux de Hong Kong. Je ne me vois pas retourner au Canada ou aller en Europe. À Hong Kong, il y a un faible taux d’impôt et c’est facile de se lancer en affaires. »

PHOTO SAEED KHAN, AGENCE FRANCE-PRESSE

La moitié des protestataires de Hong Kong sont dans la vingtaine, selon un récent sondage.

Selon lui, la situation va revenir à la normale d’ici quelques semaines.

« Tout le monde retient son souffle parce que les véhicules blindés sont de l’autre côté de la frontière. Mais je ne suis pas inquiet. À mon avis, ça va se calmer dans les deux ou trois prochaines semaines avec le retour des étudiants à l’université. Je ne peux pas me prononcer sur l’intervention militaire, mais j’espère que ça n’arrivera pas. Les yeux de la planète sont tournés vers nous en ce moment. »

Une fin de semaine déterminante

D’un côté, un mouvement de protestation qui veut redorer son image après quelques dérapages. De l’autre, des forces de l’ordre sur les dents et des milliers de soldats de l’armée chinoise massés tout près de l’île. Entre les deux, une manifestation monstre prévue demain. Le week-end s’annonce chaud, voire déterminant, à Hong Kong.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Le vernissage d’une exposition. Un arrêt à la manifestation nocturne où des milliers de personnes protestaient pacifiquement. Une vente aux enchères de whisky. Puis un souper tardif débutant à 23 h. « C’est un vendredi soir typique à Hong Kong ! », s’exclame Vivienne Chow, en riant, au bout du fil. Il est 1 h du matin lorsque débute l’entrevue avec La Presse.

La journaliste culturelle, qui suit de près le mouvement de protestation qui secoue Hong Kong depuis le mois de juin, note que si beaucoup de Hongkongais parlent de l’arrivée cette semaine de troupes chinoises à Shenzhen – certains craignant une intervention militaire –, ils continuent néanmoins à vivre leur vie.

« À la vente aux enchères de whisky, les gens misaient allègrement et buvaient dans la bonne humeur », dit la jeune femme, qui note que cette soirée était loin de donner l’impression d’une panique générale. « De toute façon, il y a déjà des troupes de l’armée chinoise à Hong Kong depuis 22 ans », soit depuis la rétrocession par le Royaume-Uni de Hong Kong à la Chine, ajoute-t-elle.

Malgré cette légèreté qui subsiste dans l’air, les manifestants savent que le week-end sera crucial, dit Vivienne Chow. « Je suis assez d’accord avec eux », commente la reporter.

Moment de vérité

Après des manifestations qui ont tourné au vinaigre à l’aéroport de Hong Kong mardi, de nombreux manifestants misent sur la grande marche annoncée demain pour prouver qu’ils appartiennent bel et bien à un mouvement pacifique. Plusieurs protestataires se sont excusés sur les réseaux sociaux après que certains éléments plus radicaux eurent bloqué le chemin à des passagers avant de s’en prendre à deux hommes qu’ils soupçonnaient d’appartenir aux forces de l’ordre. 

PHOTO MANAN VATSYAYANA, AGENCE FRANCE-PRESSE

Des manifestations ont tourné au vinaigre à l’aéroport de Hong Kong mardi.

« Les gens veulent montrer qu’ils peuvent tenir une grande manifestation qui ne se terminera pas par une intervention de la police sous les gaz lacrymogènes. Est-ce que ce sera possible ? On peut en douter. On ne sait pas qui sera là », dit la journaliste culturelle, notant que des policiers en civil ont maintes fois infiltré les manifestations. L’intervention de la police locale et celle des militaires chinois sont les autres variables inconnues de l’équation.

Des manifestants jeunes et instruits

Une étude du Centre de communication et de sondage de l’opinion publique de l’Université chinoise de Hong Kong, publiée cette semaine, permet d’en savoir plus sur ceux qui prennent part depuis le début de l’été au plus grand mouvement de protestation de l’histoire récente de Hong Kong.

Selon les sondeurs, qui ont interrogé 6688 manifestants entre le 9 juin et le 5 août, la moitié des protestataires sont dans la vingtaine. Près de 70 % d’entre eux ont un diplôme universitaire.

On apprend aussi dans l’étude que la grande majorité des manifestants sont toujours fidèles à la revendication qui est à l’origine du mouvement de masse. C’est d’abord pour contester une loi qui permettrait à la Chine continentale d’extrader des citoyens de Hong Kong que les rues se sont remplies. Aujourd’hui, plus de 95 % des manifestants souscrivent toujours à ce point de vue dans l’île, qui jouit de libertés plus vastes que le reste de la Chine selon la politique « un pays, deux systèmes » que plusieurs croient en péril.

Par ailleurs, presque tous les sondés – soit 99 % – disent qu’ils veulent aussi exprimer leur « insatisfaction » et leur « colère » à l’égard du travail des policiers qui interviennent lors des événements de contestation.

Diversité dans les rues

Si elle reconnaît que la moitié des manifestants sont jeunes, Vivienne Chow estime que le mouvement social hongkongais est diversifié. « Il y a des gens de tous les âges, de toutes les classes sociales, dit celle qui signe notamment des textes dans Variety et qui est très active sur les réseaux sociaux. Il y a des jeunes qui sont en première ligne et qui servent de boucliers à ceux qui peuvent courir un peu moins vite. D’autres, qui ne peuvent pas venir aux manifestations, trouvent d’autres manières de montrer leur soutien. »

Vivienne Chow, elle, sera au poste demain pour observer quelle forme prendra la contestation. « Le mécontentement unit beaucoup de monde à Hong Kong. »

PHOTO DAKE KANG, ASSOCIATED PRESS

Des militaires chinois sont déployés à Shenzhen, près de la frontière avec Hong Kong

Une intervention militaire serait risquée

Trente ans après le massacre de Tiananmen, Pékin interviendra-t-il militairement pour mater les manifestants à Hong Kong ? Guy Saint-Jacques, ex-ambassadeur du Canada en Chine de 2012 à 2016, croit que le coût politique serait trop élevé pour la Chine. Le politicologue André Laliberté, de l’Université d’Ottawa, est moins catégorique. Selon cet expert de la Chine continentale, une action militaire ne peut être exclue.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
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Comment évaluez-vous la situation ?

Guy Saint-Jacques : « Nous sommes entrés dans une période volatile et potentiellement très dangereuse. C’est clair que les Hongkongais ont perdu confiance dans le gouvernement chinois et dans la police. D’autre part, la Chine est préoccupée par tout ce qui se passe et essaie de contrôler le message le plus possible. Pourtant, la prospérité de Hong Kong est essentielle au succès de la Chine. Il y a beaucoup de sociétés chinoises à Hong Kong et des investisseurs étrangers qui préfèrent faire affaire avec Hong Kong. »

André Laliberté : « On est pris au dépourvu par la rapidité à laquelle les événements se déroulent. Tout le monde reconnaît la légitimité des demandes des étudiants. La chef de l’exécutif, Carrie Lam, est complètement dépassée. »

Depuis quelques jours, des photos et des vidéos montrent des convois militaires chinois massés aux portes de Hong Kong. L’armée disposerait de 6000 hommes à Hong Kong même. Craignez-vous une répétition de la nuit sanglante de Tiananmen ?

Guy Saint-Jacques : « J’espère que non. Le président Xi Jinping est préoccupé par la stabilité. Pékin va célébrer avec un grand défilé militaire les 70 ans du régime communiste, le 1er octobre. L’instabilité risque de miner le succès de la fête si elle perdure. Une intervention militaire à Hong Kong entraînerait des sanctions de la part des pays occidentaux, ce qui viendrait compliquer une situation qui est déjà compliquée. »

André Laliberté : « Le 4 juin 1989, on ne voulait pas le croire. L’équipe dirigeante en Chine pourrait agir pour ne pas perdre la face. Certains pensent que Pékin n’osera pas être trop dur à l’égard de Hong Kong. Je n’en suis pas certain. Ça n’est plus la même situation qu’il y a seulement 10 ans. »

Comment dénouer la crise en douceur ?

Guy Saint-Jacques : « Il faut trouver une façon de faire baisser la pression. Des mesures pourraient être annoncées par le gouvernement de Hong Kong, comme le retrait formel de la loi sur l’extradition, le déclenchement d’une enquête indépendante, et la démission de la chef de l’exécutif Carrie Lam. »

André Laliberté : « Dans un monde idéal, Mme Lam retirerait son projet de loi à la source de toute cette agitation. Elle affirmerait ainsi l’autonomie de Hong Kong vis-à-vis de Pékin. Mais nous ne vivons pas dans un monde idéal, et elle semble totalement inapte à résoudre cette crise. Une possibilité de résolution de crise semble se pointer, avec la libération annoncée de [l’homme politique] Benny Tai, qui pourrait agir à titre de médiateur. Reste à voir s’il peut parvenir à convaincre les manifestants de mettre de l’eau dans leur vin et d’offrir au gouvernement une façon honorable de désamorcer la crise. Une autre sortie de crise possible est la pression conjuguée des médias, des milieux d’affaires et d’autres acteurs au sein des élites pour mener le conseil exécutif à faire marche arrière. »

Le Canada a-t-il un rôle à jouer ?

Guy Saint-Jacques : « Oui, dans la mesure où la plus grande communauté étrangère à Hong Kong est canadienne. Il y a 300 000 Canadiens à Hong Kong et 500 000 Canadiens originaires de Hong Kong au Canada, surtout à Toronto et à Vancouver. Il faut trouver le moyen de créer un dialogue. »

André Laliberté : « Le Canada n’a pas beaucoup de cartes à jouer, à cause de la situation délicate de nos deux ressortissants pris en otage. Il est certain que le Canada a l’autorité morale pour exhorter le chef de l’exécutif à faire preuve de retenue, et bien entendu, c’est une question de sécurité nationale. Idéalement, un communiqué avec une coalition de pays également concernés serait préférable à l’idée de faire cavalier seul. »