La crise à Hong Kong est entretenue par l’intransigeance et la violence du gouvernement local. Tel est le verdict de Michael C. Davis, politologue et juriste du Woodrow Wilson International Center, de Washington. Me Davis a enseigné 20 ans à l’Université de Hong Kong et a fondé des groupes de défense de l’indépendance de l’ancienne colonie britannique. La Presse s’est entretenue avec lui.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Êtes-vous surpris de l’escalade de violence à Hong Kong cet été ?

Nous savions que la question de l’extradition se poserait à un moment donné. Ça fait 22 ans qu’un traité doit être conclu. L’ex-chef du gouvernement de Hong Kong Donald Tsang [en poste entre 2005 et 2012] avait tenté de faire passer une loi similaire et avait dû reculer devant le tollé chez les intellectuels. Carrie Lam [en poste depuis 2017] pensait que la loi passerait comme du beurre dans la poêle. Elle était visiblement mal informée, notamment parce que Pékin a interdit aux candidats prodémocratie de se présenter. Elle vit dans une bulle. Alors elle multiplie les mauvaises lectures de la situation. Chaque fois, je me dis qu’elle reculera et attendra que les manifestations meurent d’elles-mêmes, comme lors de la « révolution des parapluies », en 2014. Et chaque fois, elle ravive l’indignation de la population.

Qu’y a-t-il de différent, cette fois ?

Les groupes progouvernement se rangent du côté des protestataires. La chambre de commerce a demandé une enquête sur la violence policière. Les sondages montrent un appui soutenu aux protestataires et une opposition à la loi sur l’extradition. C’est inouï. Hong Kong est une ville où les gens n’aiment pas consacrer trop de temps à la politique et aux questions sociales. Même les groupes religieux, qui ne s’étaient pas mêlés des mouvements de protestation antérieurs, s’impliquent et s’indignent. Un journaliste du Global Times, quotidien chinois progouvernemental très partisan, a même été arrêté à un certain point. Ça paraît mal.

Pourquoi la suspension du projet de loi annoncée le 15 juin n’a-t-elle pas calmé le jeu ?

Il n’y a pas, dans le processus législatif de Hong Kong, de suspension. Un projet de loi peut être retiré, mais pas suspendu. Ça montre le mépris de Carrie Lam pour le système de Hong Kong et le concept d’« un pays, deux systèmes », qui était au cœur de la rétrocession de Hong Kong en 1997. Les manifestants et la population en général ne font pas confiance aux députés et au gouvernement, qui pourrait réintroduire le projet de loi sur l’extradition à sa guise.

Pourrait-il y avoir une intervention militaire chinoise, comme semble l’avancer Donald Trump ?

Il y a à Shenzhen une réunion de 70 000 policiers chinois, dans le cadre du 70e anniversaire de la victoire du Parti communiste chinois. Je crois que c’est ce dont parle Trump. Cela dit, il y a eu l’histoire de la vidéo de contrôle de foule de la garnison chinoise. Mais celle-ci ne compte que 6000 soldats ; ce serait très insuffisant pour contrôler les opposants à Hong Kong. À Tiananmen en 1989, il y avait une grande place – là, on parle de combats de rue. La police de Hong Kong est en théorie suffisante pour contrôler la population. Une intervention militaire chinoise mènerait à une occupation, ce qui serait catastrophique pour Pékin. Mais rien ne peut m’étonner. Il est très possible que le gouvernement chinois ait résolu à sa réunion annuelle d’été de Beidaihe d’imposer sa volonté par la force à Hong Kong.

En juillet, un porte-parole de Pékin avait pourtant affirmé que le traité de 1997 serait respecté.

Il faisait référence à la loi fondamentale régissant Hong Kong. La garnison chinoise ne peut intervenir dans le cas d’enjeux locaux. La seule manière d’envoyer l’armée rouge à Hong Kong est de décréter l’état d’urgence. C’est une possibilité.

Quelles seraient pour la Chine les répercussions négatives d’une occupation militaire de Hong Kong ? Après tout, l’importance économique de la ville diminue par rapport au reste du pays.

C’est une vitrine importante pour les entreprises chinoises, qui leur permet d’accéder aux marchés étrangers. C’est aussi une garantie pour les entreprises étrangères que la Chine respectera ses engagements. Pour Taïwan, évidemment, une intervention à Hong Kong serait un argument décisif pour le maintien de l’indépendance. Et de manière plus large, la crédibilité des ententes du projet de la Nouvelle route de la soie, qui voit la Chine tisser des liens économiques et logistiques étroits avec une foule de pays en Asie, serait remise en question.

La question de l’extradition est-elle plus épineuse depuis la détention au Canada de Meng Wanzhou, la fille du fondateur de Huawei, en raison d’une demande d’extradition des États-Unis ?

A priori, je ne le crois pas, mais il se peut que ça amplifie le sentiment de Pékin que la Chine ne peut « perdre la face » sur cette question. Après tout, Hong Kong a même un traité d’extradition avec les États-Unis. Il n’a pas vraiment été respecté avec Edward Snowden, que la Chine a laissé fuir vers la Russie, mais il existe.