Le premier ministre Narendra Modi a tenté hier, dans une allocution télévisée, de rassurer la population du Cachemire indien, quelques jours après avoir annoncé la révocation de l’autonomie accordée il y a des décennies à ce territoire à majorité musulmane.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Qu’est-ce que le politicien a promis ?

La décision du gouvernement chapeauté par Narendra Modi de retirer au Cachemire indien l’autonomie prévue dans la Constitution depuis des décennies est mal reçue par sa population à majorité musulmane. Dans son allocution, le premier ministre a cherché à faire valoir qu’une « nouvelle ère » commençait et qu’ils connaîtraient croissance et prospérité grâce au contrôle plus direct du gouvernement central. M. Modi a assuré du même coup que les forces indiennes seraient enfin en mesure d’en finir avec « les terroristes » qui sévissent dans la région. « Tous les citoyens verront leurs droits protégés », a-t-il ajouté.

PHOTO CHANNI ANAND, ASSOCIATED PRESS

Quelques jours après avoir annoncé la révocation de l’autonomie accordée il y a des décennies au Cachemire indien, territoire à majorité musulmane, Narendra Modi a tenté hier de rassurer la population. 

Quelle est la situation sur le terrain ?

Alors que le politicien multipliait les assurances verbales, le Cachemire indien demeurait hier sous verrou. Les communications étaient pratiquement impossibles et des centaines d’élus, d’universitaires et de militants demeuraient en détention arbitraire. Le contingent de soldats patrouillant dans le territoire, renforcé par des milliers d’hommes au cours des derniers jours, limitait strictement les déplacements de la population. Les Nations unies ont décrié la nature « draconienne » des mesures mises en place en relevant qu’elles risquent d’aggraver les abus déjà recensés dans la région. Human Rights Watch a indiqué que les autorités indiennes devraient punir les responsables des exactions passées et prêter une oreille attentive aux doléances de la population, plutôt que de « chercher à faire taire les voix de l’opposition ».

Pourquoi le gouvernement indien a-t-il décidé de procéder à cette réforme constitutionnelle maintenant ?

Narendra Subramanian, un spécialiste de l’Asie du Sud rattaché à l’Université McGill, a expliqué hier que les nationalistes hindous réunis au sein du Bharatiya Janata Party (BJP) souhaitaient depuis longtemps retirer au Cachemire indien l’autonomie dont il dispose. Le fait que le seul État à majorité musulmane du pays disposait d’une latitude accrue par rapport au pouvoir central était mal vu par les militants. Le gouvernement est allé un pas plus loin dans sa réforme en scindant le territoire en deux et en faisant de chaque partie de simples « territoires » avec une autonomie inférieure à celle des États indiens. Selon M. Subramanian, les résultats des dernières élections législatives, largement remportées par le BJP, ont « renforcé l’emprise du parti sur le pouvoir » et lui ont donné la confiance requise pour aller de l’avant malgré le caractère controversé de l’initiative.

Le BJP a-t-il d’autres objectifs en tête ?

Siddhartha Dab, écrivain d’origine indienne qui partage son temps entre New Delhi et New York, pense que Narendra Modi cherche par sa manœuvre constitutionnelle à alimenter les tensions sectaires tant en Inde qu’avec les pays voisins, plus particulièrement le Pakistan. M. Dab juge que le parti continuera à jouer la ligne dure « tant que le stratagème continuera à le servir » comme il l’a fait aux dernières élections. Selon lui, le gouvernement central indien traite depuis longtemps la zone du Cachemire sous son contrôle comme une « colonie » et bafouait l’autonomie prévue par la Constitution bien avant de la révoquer formellement. « Ils se sont décidés à aller un pas plus loin », déplore-t-il.

Qu’en dit le Pakistan ?

Le gouvernement pakistanais, qui revendique depuis des décennies la partie du Cachemire sous contrôle indien, est indigné par le changement de statut constitutionnel annoncé par New Delhi. Islamabad a annoncé qu’il avait renvoyé l’ambassadeur d’Inde et rappelé le sien, en plus de suspendre le commerce entre les deux pays, déjà très limité. Le recours à une réponse militaire a cependant été ouvertement écarté. Narendra Subramanian relève qu’un tel affrontement ne tournerait probablement pas à l’avantage du pays musulman, qui préfère traditionnellement soutenir les groupes autonomistes en zone indienne plutôt que d’intervenir directement. La contestation au sein même du Cachemire indien risque fort d’augmenter, puisque « le sentiment d’aliénation » de la population est à un niveau pratiquement sans précédent. « Il y aura beaucoup de répression étatique et l’armée va tuer encore plus de monde », prédit-il.