(Colchane) Le soleil frappe sans retenue sur l’Altiplano andin. Assise au bord de la route, le souffle court à 3700 mètres d’altitude, Anyier tente de reprendre des forces : il y a sept heures, elle a franchi à pied la frontière entre la Bolivie et le Chili, la cinquième depuis son départ du Venezuela, à plus de 5000 km de là.

Paula BUSTAMANTE
Agence France-Presse

« Cela aura été la frontière la plus difficile à franchir, horrible », glisse la quadragénaire, ancienne employée de Sidetur, la compagnie publique vénézuélienne de sidérurgie. Elle voyage avec Danyerly, sa fille de 14 ans, et son compagnon Reinaldo, coiffeur de 26 ans.  

Ce jeudi 18 février sur la route de cet extrême nord désertique du Chili, à plusieurs kilomètres du poste-frontière de Colchane qu’ils ont franchi à l’aube clandestinement par un froid glacial, on peut les voir marcher comme d’autres migrants épuisés qui avancent par petits groupes, en famille ou en solitaire.

Le visage brûlé par le soleil, les lèvres fendues par la sécheresse de l’air, tous demandent de l’eau.  Cela fait des jours, des semaines, parfois des mois qu’ils avancent, à pied, en bus, en taxi ou sur le toit de camions. Derrière eux déjà, la Colombie, l’Équateur, le Pérou ou la Bolivie.

C’est sur cette route, en plein milieu d’un plateau aride, qu’une équipe de l’AFP a rencontré Anyer et sa famille qu’elle suivra plusieurs jours dans cette odyssée, parmi d’autres migrants dont aucun ne voudra donner son nom de famille.

Il y a un mois, Anyer, Danyerly et Reinaldo ont quitté Guatire, une banlieue de Caracas, avec 350 dollars en poche et un simple sac à dos.  Comme plus de cinq millions de Vénézuéliens, selon l’ONU, qui ont fui leur pays depuis 2015 en raison de la grave crise politique et économique qui secoue le pays. La plupart ont trouvé refuge en Amérique latine, dont 500 000 environ au Chili.  

Depuis fin 2020, pour contourner les frontières militarisées du Pérou fermées en raison de la pandémie de COVID-19, de plus en plus de migrants empruntent à pied cette route particulièrement difficile de la Cordillère des Andes.

« Ce phénomène migratoire et cette crise humanitaire sont sans précédent dans la région », explique à l’AFP Javier Garcia, le maire de Colchane, localité de 1700 habitants, plantée dans cette zone parmi les plus pauvres du Chili où les rares villages n’ont pas même l’électricité.  

Après 25 km de marche, Anyier et sa famille font une pause. Sur la route, surtout fréquentée par des camions, aucun véhicule ne propose de les aider.

« Un taxi s’est arrêté et nous a demandé si nous avions des papiers. Quand on lui a dit que nous étions vénézuéliens, il s’est moqué de nous et a redémarré », lâche Anyier, au bord des larmes.  Le matin déjà, près de la frontière, après avoir tenté de monter dans une camionnette, « ils nous ont dit qu’ils ne voulaient pas aider les Vénézuéliens », raconte Reinaldo.

En dessous de zéro

Un jeune homme s’est arrêté sur la route. Il a glissé des couvertures par-dessus ses vêtements trop légers et enfilé des chaussettes dans ses tongs. Alexander, 26 ans, dit en balbutiant être originaire de Carupano, une ville de la côte caribéenne, à 500 km à l’est de Caracas.

Il pleure de ne plus sentir ses mains. « Il ne supporte pas le froid », explique un de ses amis avant de l’entourer de ses bras pour lui communiquer un peu de chaleur. « Allez, mon gars, on y va ! », l’encourage-t-il.  

Pendant la journée le soleil est implacable mais la nuit « le thermomètre descend en dessous de zéro », explique le maire de Colchane. « Nous avons vu des gens arrivant à l’aube par -8 ou -10 degrés, pleurant de faim, parfois sans argent. »

Officiellement, trois migrants, dont un bébé, sont décédés, « morts d’hypothermie », indique sous anonymat un militaire à Colchane.

Ici, la nature est hostile et l’accueil méfiant.

C’est le choc culturel entre ces migrants et les Indiens aymaras, les habitants des plateaux andins au caractère réservé qui voient d’un mauvais œil les comportements audacieux, parfois bruyants, de certains marcheurs, rapporte le maire.  Des vols commis par quelques-uns ont terni l’image du plus grand nombre.

À Quebe, un village d’éleveurs d’alpagas, un panneau donne le ton : « Attention, interdiction d’entrer, trois pitbulls en liberté ».   

« Des migrants ont menacé de me tuer, de me manger parce que je les ai fait sortir de la maison de mon petit-fils », accuse Maximiliana Amaro, 82 ans, qui vit de l’élevage et de la culture du quinoa.  Elle se plaint de ces clandestins qui entrent dans le village et demandent à manger avec arrogance. « À Colchane, on leur donne tout, de la nourriture. A nous, rien », grommelle-t-elle.

Un peu plus loin, dans le village de Chusmiza, l’épicière Ana Moscoso avoue : « Nous avons un peu peur car certains entrent dans les maisons sans demander la permission. »

Expulsion

La faim, le froid, la méfiance des populations locales, les assauts des profiteurs en tous genres : les tourments des migrants se répètent d’un continent à l’autre, de la vague migratoire de 2015 en Europe à cet exode de Vénézuéliens, pire crise humanitaire en Amérique latine des dernières années.

Pour avancer plus vite, certains migrants se hissent à l’arrière des camionnettes des compagnies minières. D’autres paient jusqu’à 100 dollars par personne pour être déposés à Iquique, la grande ville côtière. Bien souvent, on les fait descendre bien avant, à Huara.  

Sans notion des distances, beaucoup pensent n’être pas loin de la capitale chilienne Santiago, pourtant à 2000 km de là. « Beaucoup ont des téléphones portables. Pourquoi ne regardent-ils pas où ils vont pour ne pas être escroqués par des gens mal intentionnés », se demande l’épicière de Chusmiza.

À Huara, bourgade de 3000 habitants, des migrants dorment dans les rues. La population et les autorités, surpris par le phénomène, ne savent pas vraiment comment réagir.  

À 75 km de là, dans le port de Iquique (200 000 habitants), plusieurs milliers sont arrivés depuis fin 2020. Parmi eux, environ 8000 sont entrés par la frontière de Colchane, selon les autorités. Certains ont réussi a prendre des bus pour le sud du Chili mais d’autres se retrouvent bloqués là.  

« Nous n’avons nulle part où aller et pas d’argent. […] Certains ont des petits boulots, vendent des sucreries ou mendient », raconte à l’AFP Anabella, une mère de famille de 26 ans, installée sur la Plaza Brasil, dans le centre de la ville.  

Là, une centaine de familles campent depuis des semaines, qui malgré les conditions dansent, cuisinent en plein air et écoutent du reggaeton et de la salsa à plein volume, loin des habitudes locales.

Dans un geste inédit et très médiatisé, perçu comme un avertissement, le gouvernement chilien a expulsé début février par avion militaire depuis Iquique quelque 80 Vénézuéliens et Colombiens entrés illégalement ainsi que plusieurs dizaines de Péruviens et Boliviens rapatriés en bus.

« À bout »

Anyier et sa famille sont finalement arrivés à Iquique à 235 km de la frontière. L’AFP les retrouve cinq jours plus tard au terminal de bus de la ville, où des dizaines de migrants végètent faute de ressources pour aller plus loin ou de papiers pour s’installer.

« Je suis à bout », confie, harassée, la Vénézuélienne.

Ceux qui réussissent à quitter le port le font souvent grâce à de l’argent envoyé par des amis ou des parents déjà installés au Chili, avec lequel ils peuvent acheter un billet de bus et se payer un test PCR, indispensable pour voyager à travers le pays en ces temps de pandémie.

Mardi 23 février, Anyier arrive finalement à Santiago, où sa sœur installée au Chili depuis trois ans l’attend. « Grâce à Dieu ! J’espère que ça va aller maintenant », dit Anyer en lui tombant dans les bras.