Le 15 janvier dernier, plus de 7000 migrants ont quitté le Honduras dans l’espoir de refaire leur vie aux États-Unis. Bien que la majorité d’entre eux aient été refoulés au Guatemala, ces caravanes risquent de se multiplier au cours des prochains mois. Car ce qu’ils fuient est plus terrible que tous les risques du voyage, y compris celui de devoir revenir au point de départ.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Tout quitter, tout risquer

PHOTO OLIVER DE ROS, ASSOCIATED PRESS

Famille de Honduriens qui faisait partie de la caravane de 7000 migrants stoppés au Guatemala en tentant de rallier les États-Unis, il y a deux semaines.

Il faisait encore nuit quand les migrants ont quitté la gare d’autocars de San Pedro Sula, deuxième ville du Honduras, pour commencer leur marche vers le nord.

Située à 150 kilomètres de la frontière du Guatemala, San Pedro Sula est une métropole industrielle où s’entassent maquiladoras (manufactures) et centres d’appel.

C’est aussi le principal point de départ pour les Honduriens qui fuient la misère et la violence, et rêvent d’un avenir meilleur aux États-Unis.

Ils étaient environ 7000, en cette nuit du 15 janvier, à se lancer dans cette aventure périlleuse. Leur caravane comptait un « nombre phénoménal de familles », a constaté Dina Aloi, coordonnatrice de projet pour Médecins sans frontières (MSF) qui avait rejoint le groupe au terminus d’autocars la veille du départ.

Son équipe a suivi les migrants pour leur offrir de l’eau, des soins et du soutien psychologique en chemin. Habituée de ces caravanes qui se sont multipliées depuis trois ans, Dina Aloi a été frappée par la composition du groupe.

« Il y avait beaucoup de femmes transportant un bébé, des couples avec des poussettes, des bambins de 4 ans qui passaient de bras en bras », observe-t-elle en entrevue téléphonique depuis le Honduras.

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De nombreuses familles avec jeunes enfants faisaient partie de la caravane.

Le soleil était accroché haut dans le ciel, les marcheurs étaient écrasés par la chaleur et la soif, quand la caravane s’est scindée à une croisée de chemins. Un groupe a bifurqué vers le sud, pour traverser la frontière du Guatemala à Agua Caliente.

L’autre, plus important, a poursuivi vers le passage d’El Florido… pour faire face à un barrage policier quelques dizaines de kilomètres après le poste frontalier, à l’intérieur du Guatemala.

  • Des migrants honduriens jettent un œil vers un barrage de la police guatémaltèque avant de prendre un chemin détourné.

    PHOTO OLIVER DE ROS, ASSOCIATED PRESS

    Des migrants honduriens jettent un œil vers un barrage de la police guatémaltèque avant de prendre un chemin détourné.

  • Beaucoup de marcheurs ont choisi de couper à travers les montagnes pour éviter d’être arrêtés.

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    Beaucoup de marcheurs ont choisi de couper à travers les montagnes pour éviter d’être arrêtés.

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Accueil brutal

Ils y ont eu droit à un accueil brutal. Des images des affrontements entre marcheurs et policiers ont fait le tour de la planète. Il y a eu des grenades de gaz lacrymogènes, des coups de bâton, des migrants qui forçaient leur passage entre les policiers.

Plus de la moitié des marcheurs ont été renvoyés à leur point de départ, au Honduras.

  • Les soldats guatémaltèques attendaient les migrants de pied ferme au point de contrôle de Vado Hondo, le 18 janvier.

    PHOTO SANDRA SEBASTIAN, ASSOCIATED PRESS

    Les soldats guatémaltèques attendaient les migrants de pied ferme au point de contrôle de Vado Hondo, le 18 janvier.

  • Les soldats guatémaltèques attendaient les migrants de pied ferme au point de contrôle de Vado Hondo, le 18 janvier.

    PHOTO SANDRA SEBASTIAN, ASSOCIATED PRESS

    Les soldats guatémaltèques attendaient les migrants de pied ferme au point de contrôle de Vado Hondo, le 18 janvier.

  • Les soldats guatémaltèques attendaient les migrants de pied ferme au point de contrôle de Vado Hondo, le 18 janvier.

    PHOTO SANDRA SEBASTIAN, ASSOCIATED PRESS

    Les soldats guatémaltèques attendaient les migrants de pied ferme au point de contrôle de Vado Hondo, le 18 janvier.

  • La confrontation a viré à l’affrontement.

    PHOTO SANDRA SEBASTIAN, ASSOCIATED PRESS

    La confrontation a viré à l’affrontement.

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D’autres se sont détachés de la caravane. Certains ont probablement déjà mis le cap sur la prochaine étape : la frontière du Mexique.

Le photographe Oliver de Ros s’est rendu à Vado Hondo, la ville guatémaltèque où les migrants se sont cogné le nez sur le barrage policier.

  • Après l’interpellation des migrants, les forces de l’ordre ont contrôlé leur identité.

    PHOTO OLIVER DE ROS, ASSOCIATED PRESS

    Après l’interpellation des migrants, les forces de l’ordre ont contrôlé leur identité.

  • On les a ensuite fait monter dans des autobus et des camions de l’armée.

    PHOTO OLIVER DE ROS, ASSOCIATED PRESS

    On les a ensuite fait monter dans des autobus et des camions de l’armée.

  • Des milliers de Honduriens ont ainsi été refoulés.

    PHOTO OLIVER DE ROS, ASSOCIATED PRESS

    Des milliers de Honduriens ont ainsi été refoulés.

  • Ils ont été ramenés à El Florido, à la frontière entre le Guatemala et le Honduras.

    PHOTO OLIVER DE ROS, ASSOCIATED PRESS

    Ils ont été ramenés à El Florido, à la frontière entre le Guatemala et le Honduras.

  • Ils ont donc été contraints de revenir à leur point de départ, retraversant ici la frontière entre les deux pays.

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    Ils ont donc été contraints de revenir à leur point de départ, retraversant ici la frontière entre les deux pays.

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Il a photographié les migrants qui étaient déjà placés dans des autobus sur le point d’être refoulés vers le Honduras.

« Plusieurs m’ont demandé si je connaissais d’autres points de passage. Ils étaient déterminés à revenir. »

Fuir la tempête parfaite

Ce n’était pas la première « caravane » de migrants à tenter de fuir l’Amérique centrale dans l’espoir de trouver un boulot aux États-Unis.

Et ce n’était sûrement pas la dernière.

Les conditions de vie étaient déjà difficiles dans le « triangle du Nord » que forment le Salvador, le Honduras et le Guatemala. Deux ouragans consécutifs, en novembre et décembre, et la pandémie de COVID-19 ont ajouté une couche de malheurs à une situation catastrophique au cours des derniers mois.

Depuis les ouragans, 600 000 Honduriens vivent dans la rue ou dans des abris.

Ils ont tout perdu et n’ont plus de maison où retourner.

Dina Aloi, coordonnatrice de projet pour Médecins sans frontières

« Je suis une mère célibataire, je n’ai plus de travail, et pendant les ouragans, ma maison a été inondée, j’ai tout perdu », a confié une femme rencontrée par l’équipe de MSF. Elle voyageait seule, ayant laissé ses deux fils derrière elle, dans l’espoir qu’ils pourraient la rejoindre un jour.

Ces récents désastres s’ajoutent aux maux habituels qui dévastent l’Amérique centrale : la violence des gangs, la pauvreté extrême. Pauvreté qui a été exacerbée par l’épidémie de COVID-19 qui a privé beaucoup de Honduriens de leurs sources de revenus.

PHOTO MOISES CASTILLO, ASSOCIATED PRESS

Des migrants entassés à l’arrière d’un camion sur une route du Guatemala, en octobre dernier

Durant le confinement, le Honduras a suspendu tous les services de transports, par exemple. Des milliers de chauffeurs de bus se sont retrouvés au chômage. D’autres qui vivotaient de la vente de nourriture dans la rue ont perdu leur commerce informel.

L’État ne leur offre aucun soutien. « Les institutions publiques sont extrêmement faibles au Honduras et ne parviennent pas à aider les gens », résume Sibylla Brodzinsky, porte-parole du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, jointe au Mexique.

La pandémie a aussi privé de revenus les bandes criminelles qui tirent profit de l’extorsion infligée aux commerçants, explique-t-elle. Les gangs ont trouvé de nouvelles cibles. Par exemple, elles imposent leur « taxe » sur la livraison de nourriture.

Le niveau de violence s’accroît. C’est une « accumulation de désastres », résume Sibylla Brodzinsky.

Bref, c’est la tempête parfaite. Et ce voyage vers les États-Unis, pour beaucoup, « c’est leur dernier espoir ; ils ne voient aucune autre option », dit Dina Aloi, de MSF.

Le facteur Biden

Le changement de garde à la Maison-Blanche a-t-il incité des Honduriens à se joindre à la caravane ? Peut-être un peu, mais ce n’est pas le facteur dominant, selon les ONG actives dans la région.

Sur les réseaux sociaux, principal outil de promotion des convois migratoires, on voit des messages affirmant : « Biden est là, c’est le temps d’y aller », constate Jorge Peraza, chef de mission de l’Organisation internationale des migrations pour l’Amérique centrale (OIM).

Cette perception d’une frontière plus ouverte reste un facteur mineur dans la décision de prendre la route vers le nord, selon M. Peraza.

Les facteurs qui poussent les gens à partir sont plus forts que les obstacles susceptibles de les arrêter en chemin, résume-t-il.

Les conditions sont assez désespérantes pour inciter les gens à prendre le risque du voyage.

Erika Guevara Rosas, directrice d’Amnistie internationale pour les Amériques

En d’autres mots, quoi que fasse l’administration Biden, il y aura d’autres caravanes dans un avenir prochain. Les ONG présentes dans la région s’y préparent déjà. Les réseaux sociaux publient déjà les dates des prochains départs.

Parfois, ceux-ci n’ont pas lieu. L’OIM a dépêché une équipe à San Pedro Sula le 25 janvier, date qui circulait sur les réseaux.

C’était un pétard mouillé. « Nous avons rencontré à peine deux ou trois petits groupes », témoigne Jorge Peraza.

La prochaine fois pourrait être la bonne. Un autre convoi pourrait partir le 14 février. Malgré le barrage qui a accueilli le groupe du 15 janvier au Guatemala. Même si le Mexique a lui aussi durci sa réponse aux migrants. Et quand bien même Donald Trump serait encore à la Maison-Blanche.

Un jour, Jorge Peraza a discuté de l’appel de la route du nord avec son chauffeur. « Je lui ai demandé s’il ne trouvait pas que les migrants faisaient preuve de naïveté », a confié M. Peraza en entrevue téléphonique depuis le Salvador.

Le chauffeur a répondu : « Oui, mais moi, j’ai un ami qui a réussi. »

L’exemple de ceux qui ont franchi l’ultime frontière, celle des États-Unis, est plus convaincant que toutes les embûches susceptibles de bloquer la route des migrants.

Plus d’obstacles, mais un afflux qui ne s’estompe pas

PHOTO SANDRA SEBASTIAN, ASSOCIATED PRESS

Affrontement entre migrants honduriens et forces de l’ordre guatémaltèques à Vado Hondo, au Guatemala, le 17 janvier dernier

Le phénomène des caravanes de migrants en Amérique centrale est-il nouveau ?

Des milliers de migrants prennent la route du Nord parfois seuls, parfois en groupe, depuis des décennies. Mais depuis 2018, les convois sont devenus plus imposants – des centaines, voire des milliers de personnes quittent l’Amérique centrale en marchant, en faisant de l’auto-stop ou en montant dans des autobus en chemin. La caravane du 15 janvier dernier était d’ailleurs l’une des plus importantes que l’on ait vues depuis le début du phénomène. Deux raisons poussent les migrants à former ces caravanes. D’abord, une question de coûts : de cette manière, ils évitent les frais souvent excessifs imposés par les « coyotes », les passeurs. Ensuite, ensemble, ils se protègent contre les attaques de bandes criminelles, voire celles des coyotes. Ils sont moins vulnérables. Voyager ensemble est plus sûr. Mais la méthode comporte un gros inconvénient : les migrants sont plus visibles et les pays de transit peuvent se préparer à leur bloquer la route.

L’arrivée de Joe Biden change-t-elle la donne pour les migrants d’Amérique centrale ?

Depuis sa prestation de serment, Joe Biden a annulé plusieurs des politiques adoptées par son prédécesseur. La plus importante, ce sont les « Protocoles de protection des migrants », ou MPP, qui permettaient aux agents fédéraux de renvoyer les demandeurs d’asile vers le Mexique, où ils croupissaient dans des camps de fortune en attendant que leur cas soit traité. Joe Biden a aboli ces « MPP », donc, techniquement, si les migrants d’Amérique centrale réussissent à atteindre les États-Unis, ils ne seront plus automatiquement renvoyés au Mexique. Il faut voir ce qui arrivera avec les quelque 8000 personnes en attente de statut. Et puis, actuellement, la frontière entre les États-Unis et le Mexique est fermée à cause de la pandémie de COVID-19. Difficile de présenter une demande d’asile sur le sol américain dans ce contexte.

Quelles autres politiques de Donald Trump ont eu un impact sur les migrants ?

L’ex-président avait conclu des accords avec des pays de la région les incitant à adopter une attitude plus dure à l’égard des migrants. C’est ce qu’on a vu à la mi-janvier au Guatemala. Le Mexique a aussi durci sa politique à l’endroit des migrants d’Amérique centrale. Les pays de transit se sont militarisés, déplore Amnistie internationale. De son côté, Médecins sans frontières appelle l’administration Biden à faire le ménage dans d’autres restrictions imposées sous Donald Trump. Un exemple : fuir la violence des gangs n’est plus considéré comme un motif pour obtenir l’asile aux États-Unis. MSF appelle la nouvelle administration à reconstruire son système de traitement des demandes d’asile. Amnistie internationale, de son côté, appelle aussi à restaurer l’aide aux pays concernés pour améliorer leur situation économique. Et inciter plus de gens à rester chez eux.