Prenant le contrepied de ses voisins d’Amérique centrale, qui ont déclaré l’état d’urgence sanitaire, le régime nicaraguayen s’obstine à nier les risques pour la population de la pandémie de COVID-19.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Le président Daniel Ortega et sa femme Rosario Murillo, qui dirigent le pays sans partage, rejettent les mesures de distanciation physique et n’hésitent pas à pousser leur logique à l’extrême en allant jusqu’à encourager les regroupements populaires d’envergure.

Mme Murillo, qui occupe le poste de vice-présidente, en a donné un exemple éloquent à la mi-mars en incitant les gens à descendre dans la rue pour montrer leur solidarité avec les victimes du nouveau coronavirus partout dans le monde.

La manifestation, sur le thème « L’amour au temps de la COVID », a réuni de nombreux partisans du régime, qui a écarté définitivement il y a un mois la possibilité d’imposer un confinement à grande échelle.

Les commerces sont ouverts, les écoles reprennent cette semaine après le congé de Pâques et les ligues de soccer et de baseball suivent le calendrier prévu. Les représentants de l’État sont invités à ne pas porter de masque de manière à projeter une image de « normalité ». Enfin, la frontière est ouverte.

La vice-présidente, qui émaille souvent ses interventions publiques de références religieuses, a souligné au début d’avril que le pays disposait d’une forme de « protection divine » qui expliquerait pourquoi on n’y compte officiellement que dix cas d’infection et deux morts.

Le président Ortega, qui n’a pas été vu en public pendant près d’un mois, a tenu un discours télévisé la semaine dernière dans lequel il s’est moqué des difficultés des États-Unis face à la pandémie, arguant qu’il s’agissait d’un « signe de Dieu » visant à punir leur militarisme excessif.

Des vies en péril

L’attitude de laisser-aller du régime est décriée par plusieurs organisations de défense des droits de la personne, qui craignent le pire.

« L’incapacité d’Ortega de prendre cette crise au sérieux met les vies et la santé des Nicaraguayens en péril », dénonce notamment Jose Miguel Vivanco, responsable des Amériques chez Human Rights Watch.

« Il est surprenant qu’après avoir empêché et supprimé toute forme de protestation sociale pendant deux ans, le gouvernement encourage les grandes manifestations et les regroupements en exposant la population à la pandémie », écrit Amnistie internationale.

PHOTO AGENCE FRANCE-PRESSE

Des acteurs importants de la société, dont l’Église catholique, ont appelé les gens à se confiner malgré la position du gouvernement.

Le régime de Daniel Ortega a réprimé par la force en 2018 des manifestations précipitées par des coupes à l’aide sociale et a consolidé son emprise sur le pouvoir en faisant arrêter de nombreux dissidents et en s’attaquant aux derniers médias indépendants.

Absence de voix discordantes

Kai Thaler, spécialiste de la région rattaché à l’Université de Californie à Santa Barbara, note qu’il reste peu de voix indépendantes dans l’entourage du couple présidentiel susceptibles de le convaincre de revoir ses façons de faire.

Daniel Ortega et sa conjointe, dit-il, sont peut-être réellement convaincus qu’il existe une forme de protection divine pour le pays, mais leurs actions sont aussi motivées par des considérations beaucoup plus pragmatiques.

Le Nicaragua doit connaître cette année une troisième année de suite de récession. Le gouvernement a fait des efforts considérables pour relancer l’économie après le soulèvement et redoute l’impact qu’auraient des mesures de confinement sur ce plan.

Ils craignent de créer par eux-mêmes l’effondrement total qu’ils s’efforçaient d’éviter à tout prix depuis quelques années.

Kai Thaler, professeur à l’Université de Californie à Santa Barbara

L’approche suivie représente néanmoins un « pari risqué », ajoute l’analyste, puisque l’absence de mesures de distanciation physique pourrait déboucher sur une crise majeure.

Le nombre officiel de cas est faible pour l’instant, mais s’avère trompeur parce que le régime a limité le nombre de tests à 350 par semaine, une fraction de ce qui se fait ailleurs.

Un rapport du ministère de la Santé obtenu par le site Confidencial prévenait récemment que le nombre de cas pourrait excéder 30 000 d’ici six mois. Le nombre de patients en soins intensifs pourrait dépasser le millier, ce qui excéderait les capacités du système de santé. Le document évoque la possibilité de 800 morts dans le pays de 6,5 millions d’habitants.

Des médecins interrogés récemment par le Miami Herald faisaient état d’un nombre « atypique » de cas de pneumonie dans les hôpitaux, ce qui suggère une possible propagation de la COVID-19.

M. Thaler pense qu’un test crucial commence avec le retour sur les bancs d’école de milliers d’élèves.

Le virus risque de circuler largement chez les enfants et leurs parents, créant une possibilité d’emballement.

Certains acteurs importants de la société, dont l’Église catholique, ont appelé les gens à se confiner malgré la position du gouvernement, mais il est difficile de prévoir si leurs interventions auront un effet palpable.

« Les prochaines semaines vont être déterminantes », conclut M. Thaler.