Près de 10 000 km2 de forêt amazonienne ont été rasés en 12 mois, et l’appétit des éleveurs de bétail s’exerce désormais sur les terres protégées de peuples indigènes avec l’accord tacite du gouvernement brésilien, a dénoncé mardi Amnistie internationale dans un nouveau rapport.

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

Appropriation des terres

L’opération est connue depuis un bon moment au cœur de la forêt amazonienne : les terres convoitées sont repérées par des grileiros, qui s’occupent d’enlever les arbres puis d’y mettre le feu. Ils planteront ensuite de l’herbe, qui servira de pâturage aux éleveurs de bétail. Entre 1988 et 2014, 63 % des surfaces déforestées dans la forêt amazonienne sont devenues des pâturages, selon les chiffres du gouvernement – soit une superficie de 500 000 km2, ce qui équivaut à cinq fois celle du Portugal. Dans un rapport rendu public mardi, l’organisation Amnistie internationale (AI) montre que les activités des grileiros se déroulent actuellement dans des zones protégées et sont donc illégales.

Territoires visités

Où sont situées ces terres qui sont en principe protégées par le droit brésilien et les traités internationaux de la déforestation ? Aux fins de son rapport, AI s’est penchée sur cinq territoires indigènes (dont deux réserves) situés près de la frontière avec la Bolivie. Dans le parc national de Pacaás Novos (État de Rondônia), plus de 40 kilomètres de nouvelles routes ont fait leur apparition depuis 2017, selon un agent fédéral de la protection de l’environnement cité dans le rapport. Dans quatre des cinq sites visités, l’appropriation illégale des terres était accompagnée d’actes d’intimidation et de menaces à l’endroit de ceux, militants ou fonctionnaires, qui s’opposaient. L’occupation du territoire ne se déroule pas mieux dans la seule zone où aucune menace n’a été enregistrée : AI indique que la très grande majorité des résidants ont déjà été forcés de quitter les environs.

Incendies contrôlés

La forêt amazonienne brûle, mais pas nécessairement n’importe où. À l’aide d’images satellites et de drones (comme ici, sur le territoire indigène des Manoki, dans l’État du Mato Grosso), Amnistie montre que des pâturages voisinent des terres brûlées dans des zones protégées. Il s’agit là d’une preuve de « l’expansion de l’élevage de bétail illégal » dans ce pays qui est déjà le plus grand exportateur au monde de viande bovine. « On détruit tout un écosystème pour faire de l’élevage intensif », observe la directrice générale d’AI au Canada francophone, France-Isabelle Langlois. « Les populations sont menacées et violentées, c’est l’ensemble de leurs droits qui sont bafoués. » Mardi, l’organisation et un groupe d’indigènes brésiliens ont remis au palais présidentiel de Jair Bolsonaro à Brasilia une pétition signée par plus de 160 000 personnes de 53 pays, réclamant des mesures pour combattre l’élevage sur des terres accaparées illégalement en Amazonie, considéré comme responsable de la déforestation.

L’effet Bolsonaro

La semaine dernière, des données rendues publiques par le gouvernement brésilien indiquaient que la déforestation en Amazonie brésilienne avait entraîné la disparition de 9762 km2 entre août 2018 et juillet 2019, du jamais-vu depuis 2008 et une augmentation de 29,5 % sur un an. La période correspond à l’arrivée au pouvoir du président d’extrême droite Jair Bolsonaro. « Son gouvernement est en train de jeter à la poubelle tout ce qui a été fait ces dernières années en matière de protection de l’environnement », avait déploré à l’Agence France-Presse Cristiane Mazzetti, l’une des responsables de Greenpeace au Brésil. « Près de 20 % de l’Amazonie a déjà été dévastée et nous nous rapprochons du point de non-retour, quand elle se transformera en savane », avait averti Mauricio Voivodic, directeur de l’antenne brésilienne du Fonds mondial pour la nature (WWF).