(Santiago du Chili) Les accusations de violations des droits de l'homme de la part des forces de l’ordre se sont multipliées ces derniers jours au Chili secoué par une violente crise sociale, alors que des enquêteurs de l’ONU sont attendus lundi dans le pays.

Paulina ABRAMOVICH
Agence France-Presse

Torture, violences sexuelles, tabassages ou sévères blessures provoquées par des tirs de plombs : les organisations de défense des droits de l’homme ont fait état ces derniers jours de nombreux abus perpétrés par les forces de sécurité pendant l’état d’urgence, finalement levé dimanche à minuit.

Face à la multiplication des dénonciations, la Haut-Commissaire aux droits de l’homme des Nations unies, Michelle Bachelet, qui a été à deux reprises présidente du Chili, a annoncé jeudi l’envoi d’enquêteurs. Amnistie internationale a également annoncé une mission dans le pays.  

« On m’a retiré le lobe oculaire pour enlever le plomb » qui s’était logé derrière, a raconté Emerson Yarcan, 30 ans, un bandage sur son œil gauche, rencontré par l’AFP à la sortie des urgences d’un hôpital du centre de Santiago.  

PHOTO PEDRO UGARTE, AGENCE FRANCE-PRESSE

Emerson Yacan

Le trentenaire, qui devra désormais vivre avec un œil artificiel, a été blessé par des tirs de la police anti-émeutes alors qu’il se trouvait à proximité de la plaza Italia, où près d’un million de personnes s’étaient rassemblées vendredi soir pour dénoncer les inégalités sociales dans le pays.

Alors qu’il faisait déjà nuit et que les manifestants commençaient à se disperser, la police a commencé à lancer des gaz lacrymogènes. « Ils attendent qu’il y ait de la fumée et commencent à tirer pour que vous ne puissiez pas les reconnaître. Mais celui qui m’a tiré dessus […], j’ai vu qu’il m’a tiré directement dans la figure » raconte le jeune homme.  

Les plaintes visent en particulier la police anti-émeutes (Carabineros de Chile) chargée de disperser les manifestations, alors que les militaires déployés dans le cadre de l’état d’urgence étaient plutôt positionnés en appui, en particulier dans la capitale.

« Pour l’heure, la grande majorité des cas de violations des droits de la personne impliquent les Carabineros de Chile », a indiqué à l’AFP Rodrigo Bustos, responsable juridique de l’Institut national des droits humains (INDH), un organisme public indépendant qui tient un décompte des blessés à partir d’observations directes dans les hôpitaux et les commissariats.  

Humiliations sexuelles

Sur les 20 personnes tuées depuis le début des troubles le 18 octobre, cinq sont mortes à la suite d’une intervention des forces de sécurité, selon les chiffres concordants diffusés par le ministère de l’Intérieur, le parquet et l’INDH.  

L’armée est ainsi impliquée dans quatre décès, tandis qu’une autre personne est morte après avoir été tabassée par la police. Deux autres victimes ont été tuées percutées par un conducteur ivre. Les autres victimes ont péri dans des incendies lors de pillages ou ont succombé à leurs blessures.

Selon le rapport le plus récent de l’INDH, 3193 personnes ont été interpellées et 1092 blessées. Parmi celles-ci, 596 l’ont été par des tirs (balles, plombs ou balles de lanceurs de défense).  

L’organisme a précisé que 88 plaintes ont été déposées, dont cinq pour homicides et 17 pour actes de torture et violences sexuelles.  

Parallèlement, le mouvement d’intégration et libération homosexuelle (MOVILH) a dénoncé deux cas d’« abus et actes de torture homophobes » dans deux commissariats de la banlieue de Santiago.  

Un cas, fortement médiatisé au Chili, concerne un étudiant en médecine.  

Selon l’avocat de l’INDH, Pablo Rivera, le jeune homme a « été soumis à de graves humiliations constituées d’actes de torture, les plus graves étant d’ordre sexuel. Il a été forcé de se déshabiller totalement, a été menotté et battu. Il apparaît qu’il a été abusé sexuellement par les Carabineros avec leur matraque ».

L’autre cas concerne un autre jeune homme de 21 ans « détenu cinq jours à Santiago », selon le MOVILH.  

Le site d’information The Clinic a également publié plusieurs récits de femmes qui ont raconté avoir subi des violences sexuelles alors qu’elles avaient été arrêtées et enfermées dans des cellules.  

La mission d’Amnistie internationale aura pour but de « recueillir les témoignages et d’obtenir des documents pour corroborer les accusations de violations des droits de l'homme et possibles crimes de droit international afin d’accompagner les victimes », a indiqué dans un communiqué Erika Guevara Rosas, la directrice Amériques de l’organisation.