Considéré comme un exemple de réussite économique en Amérique latine, le Chili est en ébullition depuis huit jours. Au-delà de la hausse du prix des billets de métro à Santiago qui a servi de bougie d’allumage au mouvement de révolte, les manifestants ciblent l’ensemble de la classe politique et tout un système en place depuis la fin de la dictature, il y a 30 ans.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Le diagnostic est tombé en 2014 : la femme de Herman Carvajal, Victoria, souffrait d’un cancer neuroendocrinien. La nouvelle a fait l’effet d’une tonne de briques s’abattant sur ce couple de Chiliens dans la jeune vingtaine.

Pas question, en tout cas, d’envoyer Victoria se faire soigner dans le système de santé public, réputé pour son manque de ressources. Passer par le réseau public, c’est risquer de mourir avant de recevoir les premiers soins, estiment les Chiliens.

Alors, Victoria et Herman se sont tournés vers le réseau privé, qui a réussi à neutraliser la maladie – tout en les enterrant sous une montagne de dettes. Comme beaucoup de leurs compatriotes, ils ont organisé des bingos, des tirages et des « soirées hot dogs » pour rembourser la facture d’hôpital.

Quand le cancer est revenu, un an plus tard, Victoria était enceinte. Cette fois, elle n’a pas pu tenir tête à la maladie. Elle est morte peu de temps après avoir accouché prématurément d’un garçon qui a eu besoin de soins spécialisés.

« Ma femme est morte en avril 2017, et j’ai reçu la facture quelques mois plus tard : je devais 52 millions de pesos de frais médicaux », confie Herman Carvajal, joint jeudi à Santiago. L’équivalent de 100 000 $. Une fortune pour ce professeur de philosophie qui commençait à enseigner dans une école de Santiago.

Depuis, l’homme de 29 ans a perdu tout ce qu’il possédait dans son combat inégal contre la rapacité des établissements médicaux privés.

« Est-ce la seule manière de soigner les gens que de les laisser s’endetter auprès d’un système qui ne pense qu’au profit ? », demande Herman Carvajal avec amertume.

Son histoire n’est qu’un exemple des raisons qui poussent les Chiliens à manifester massivement contre un système qui, sous des dehors d’économie florissante, maintient la majorité dans un état d’extrême précarité.

PHOTO CLAUDIO REYES, AGENCE FRANCE-PRESSE

Les Chiliens manifestent massivement contre un système qui, sous des dehors d’économie florissante, maintient la majorité dans un état d’extrême précarité.

Une hausse de six cents du prix des billets de métro a allumé la mèche d’une révolte qui a pris le pays par surprise, il y a huit jours. Le président Sebastián Piñera venait justement de décrire le Chili comme une oasis de stabilité en Amérique latine. Deux jours plus tard, des milliers de protestataires descendaient dans les rues, des pilleurs défonçaient les magasins et des vandales incendiaient des stations du plus beau réseau de métro d’Amérique latine.

« À l’origine de la protestation, il y a la précarité, les abus dans toutes les sphères d’activités, l’éducation, la santé, les retraites, la sécurité sociale », énumère Herman Carvajal.

« C’est le résultat du système néolibéral qui a été imposé par [l’ancien dictateur] Augusto Pinochet. Tous ces services sont considérés au Chili comme des biens de consommation », dénonce-t-il.

« Des salaires de tiers monde »

Le Chili a fait un rattrapage phénoménal au cours des dernières décennies. « Nous avons réduit la pauvreté, notre produit intérieur brut par habitant est le plus élevé en Amérique latine, mais les salaires n’ont pas suivi », déplore le journaliste et analyste chilien Nibaldo Mosciatti.

Notre modèle est très individualiste, avec une fissure sociale énorme. La classe politique est devenue une caste qui vit hors de la réalité.

Nibaldo Mosciatti, journaliste et analyste chilien

« Les gens travaillent comme des fous, ils ont deux emplois pour joindre les deux bouts. Pendant ce temps, la classe politique vit dans d’énormes maisons, a des domestiques et envoie ses enfants dans les meilleures écoles privées », renchérit Mariella Gutiérrez, une guide touristique de Santiago dans la cinquantaine.

Le problème, dit Graciela Ducentzeiler, spécialiste de l’Amérique latine à l’Université de Montréal, c’est que le Chili « a une économie de pays développé, avec des salaires de tiers monde ».

Les Chiliens consomment. Et ils croulent sous les dettes.

Tout se paie, et tout s’achète à crédit. Même la nourriture. Les services publics sont sous-financés. Pas seulement les hôpitaux, mais aussi les écoles. Dès qu’ils le peuvent, les Chiliens envoient leurs enfants au privé. La facture est salée.

« En apparence, le Chili est une société développée, moderne, mais c’est une illusion », souligne Camille Proulx, une Québécoise qui vit au Chili depuis cinq ans.

Spécialiste du tourisme social, la jeune femme a l’habitude de montrer la face cachée de la réalité chilienne à ses clients.

« Les Chiliens peuvent avoir de belles autos, de belles télés, mais ce qu’on ne voit pas, c’est leur niveau d’endettement. Ils travaillent 45 heures par semaine et n’arrivent pas à joindre les deux bouts. »

Depuis que le couvercle des illusions a sauté, les Chiliens sont animés par un sentiment de rage, observe Camille Proulx.

« Tout se lâche lousse », dit-elle.

Mais pour aller où ? Et à quel prix ?

Trop peu, trop tard

Surpris par l’ampleur du mouvement de révolte, le président Piñera a tenté de jeter du lest, annulant la hausse du prix des tickets de métro, proposant une augmentation du salaire minimum et des pensions de retraite actuellement faméliques.

Trop peu, trop tard, jugent les Chiliens que nous avons joints cette semaine à Santiago. La répression des manifestations a ajouté de l’huile sur le feu, au cours des derniers jours.

Les manifestants réclament le départ du président Piñera. Ils réclament une nouvelle constitution, pour remplacer celle qui n’a pas changé depuis le coup d’État militaire d’Augusto Pinochet, en 1973. Ils veulent reconstruire les institutions politiques dont ils se méfient comme de la peste.

PHOTO PEDRO UGARTE, AGENCE FRANCE-PRESSE

Les manifestants chiliens réclament une nouvelle constitution, pour remplacer celle qui n’a pas changé depuis le coup d’État militaire d’Augusto Pinochet, en 1973.

Nibaldo Mosciatti cite des sondages selon lesquels seulement 9 % des Chiliens font confiance au Parlement du pays. Le taux de confiance envers les autres institutions démocratiques est à l’avenant.

« Il faut tout reconstruire à zéro », dit-il, faisant écho aux slogans des protestataires.

Mais comment y arriver ? Et par où commencer ?

Ce mouvement de révolte spontané n’a pas de chef, et il n’y a personne pour jouer le rôle de porteur de ballon. Pendant ce temps, la répression s’accélère : selon l’Institut national des droits humains du Chili (INDH), les manifestations ont déjà fait 18 morts et 270 blessés, sans compter 1900 arrestations.

Dans certains cas, il s’agit des victimes d’altercations lors de pillages ou vagues de vandalisme. Mais on a aussi vu des policiers tirer sur des manifestants.

Fantômes de la dictature

Pour la première fois depuis la chute du régime d’Augusto Pinochet, qui a dû céder le pouvoir en 1990, les Chiliens ont vu des milliers de militaires déployés dans les rues de la capitale. Pour la première fois, ils ont renoué avec l’État d’urgence et le couvre-feu.

C’est assez pour rappeler la terreur de la dictature qui avait étendu sa chape de plomb sur le pays pendant 16 ans.

« Nous avons tous peur de réveiller le monstre, les gens qui appuyaient les violations des droits à l’époque pourraient les appuyer encore sans remords », dit José Miguel, un organisateur culturel de Santiago.

D’autant, note-t-il, que Pinochet est mort sans jamais avoir été jugé. Et que des voix le soutiennent publiquement encore aujourd’hui.

Ce qui contribue à alimenter la peur, ce sont ces incendies et vagues de vandalisme qui ont pris des proportions alarmantes. Certains croient qu’il pourrait s’agir d’actes de provocation destinés à justifier un nouveau coup d’État.

Quand on lui demande ce qu’il aimerait dire au monde, après une semaine de protestations, Herman Carvajal affirme : « Nous espérons qu’il y aura des pressions internationales pour éviter l’établissement d’une dictature. »

Quand La Presse lui a demandé s’il avait peur d’un coup d’État, sa réponse a été brève : oui.

Des dénominateurs communs en Amérique du Sud

La révolte s’exprime aussi ailleurs en Amérique du Sud, en Équateur, en Bolivie, en Argentine. Assistons-nous ces jours-ci à un « printemps latino-américain » ?

Il ne faut pas mettre tous les soulèvements dans le même paquet, avertissent les experts. Mais ils constatent qu’il y a des dénominateurs communs.

Pendant les années 2000, l’Amérique latine a exporté massivement ses matières premières – café, maïs, soya cuivre, cacao – notamment vers la Chine. C’était la décennie dorée du boom économique.

« Les gouvernements avaient le vent dans les voiles, c’était facile de gouverner », dit Graciela Ducatenzeiler, spécialiste de l’Amérique latine au Centre de recherches et d’études internationales de l’Université de Montréal.

Certains ont géré cette prospérité de manière responsable, en redistribuant la richesse. D’autres, non. Depuis 2013, les cours se sont effondrés et l’économie latino-américaine a piqué du nez.

Victor Armony, directeur du Laboratoire interdisciplinaire d’études latino-américaines de l’UQAM, évoque l’impact de la démocratisation et de l’enrichissement des dernières décennies. « Les gens sont plus conscients de leurs droits, plusieurs ont accédé à la classe moyenne, ils ont des attentes », dit-il. Les espoirs déçus alimentent la frustration.

De là à parler d’un printemps latino-américain, il y a un pas que le sociologue hésite à franchir.

« Traditionnellement, en Amérique latine, il y a des vagues, des cycles, mais le mouvement indigène en Équateur, ce n’est vraiment pas la même chose que ce qui se passe à Santiago. » 

L’Amérique latine se soulève

PHOTO JORGE BERNAL, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le mouvement de protestation qui dure depuis plus d’une semaine en Bolivie est de nature politique : la colère est dirigée contre le président Evo Morales.

Bolivie

Le mouvement de protestation qui dure depuis plus d’une semaine en Bolivie est de nature politique : la colère est dirigée contre le président Evo Morales, qui a voulu changer la Constitution pour pouvoir briguer un quatrième mandat, qui a perdu le référendum sur cette question, mais qui n’en a pas moins présenté sa candidature et remporté la présidentielle du 20 octobre. L’opposition crie à la fraude. Mais les protestations ont aussi un caractère environnemental : les manifestants reprochent à Morales son inaction face aux incendies qui ont ravagé la forêt amazonienne en Bolivie.

PHOTO CARLOS GARCIA RAWLINS, ARCHIVES REUTERS

En Équateur, c’est l’abandon des subventions au carburant, politique imposée par le Fonds monétaire international, qui a poussé les gens dans la rue, début octobre.

Équateur

En Équateur, c’est l’abandon des subventions au carburant, politique imposée par le Fonds monétaire international, qui a poussé les gens dans la rue, début octobre. Le mouvement de protestation était dominé par les groupes autochtones, qui se battaient aussi contre les politiques minières et l’exploitation des ressources sur leurs territoires. Le gouvernement a fini par annuler les hausses du prix du carburant et a lancé un dialogue avec les organisations autochtones.

PHOTO DAMIAN DOPACIO, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

C’est en septembre que l’Argentine a été secouée par un mouvement de protestation avec, en toile de fond, une économie en lambeaux.

Argentine

C’est en septembre que l’Argentine a été secouée par un mouvement de protestation avec, en toile de fond, une économie en lambeaux. Chute de la valeur du peso, chômage à 12 %, appauvrissement de la population, chute du pouvoir d’achat : plusieurs manifestants se plaignaient carrément d’avoir faim. Le président Mauricio Macri a fini par décréter l’état d’urgence alimentaire. Est-ce assez ? On le verra au premier tour de la présidentielle, demain.