Alors que la paix vacille en Colombie, des démineurs s’éreintent à déterrer les engins explosifs posés pendant des décennies dans l’espoir de rétablir un semblant de sécurité. Mais la tâche est délicate, surtout depuis que trois anciens commandants de la guérilla des FARC ont appelé, à la fin du mois d’août, à reprendre les armes.

Sarah R. Champagne
Collaboration spéciale

Accroché à la pente d’une montagne andine, les deux pieds dans une boue épaisse, Heider Andrés Tovar gratte le sol centimètre par centimètre. La sueur ruisselle sous son visage, sa veste de protection en Kevlar l’alourdit, sa visière protectrice se remplit d’une épaisse buée dans l’humidité du département du Huila, dans le sud-ouest de la Colombie.

Une fois qu’il a délicatement soulevé les feuilles mortes, éloigné les brindilles ou coupé les racines, il passe son détecteur de métal pour s’assurer qu’il n’y a pas de mine antipersonnel.

C’est un travail de réparation pour moi, une obligation morale.

Heider Andrés Tovar, démineur

Le gaillard de 31 ans a fait partie durant huit ans de la guérilla des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) et a posé un nombre incalculable de ces engins explosifs.

Il avance ensuite sa règle de bois d’un mètre de large devant lui, la limite à ne pas dépasser pour sonder les 30 prochains centimètres, dénouant lentement 52 ans de conflit armé en Colombie.

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Deux commandants dissidents des FARC, Iván Marquez et Jesus Santrich, ont annoncé avoir repris le maquis, le 4 septembre dernier.

Un conflit qui menace maintenant de reprendre en intensité. Dans son récent appel au réarmement, l’ancien numéro deux des FARC, Iván Márquez, a accusé le gouvernement de « trahison » de l’accord de paix signé en 2016. Il cherche maintenant à rallier d’autres dissidents pour reformer une guérilla.

Les assassinats de candidats aux élections municipales d’octobre se multiplient par ailleurs depuis un mois, ainsi que les meurtres de leaders sociaux. Plus de 700 d’entre eux auraient perdu la vie depuis 2016, se heurtant à des groupes armés tournés vers le commerce de la drogue ou encore l’extraction minière illégale.

En terrain miné

Autre signe de cette bataille brutale pour le pouvoir : le nombre de victimes de mines antipersonnel. « On voit que de nouveaux groupes se sont disputé le contrôle de territoires en 2018, avec une augmentation de près de 300 % des victimes », affirme Camilo Serna Villegas. Il est directeur adjoint de la Campagne colombienne contre les mines, l’organisation pour laquelle travaille Heider Andrés Tovar.

Avec au total 11 769 personnes blessées ou mortes depuis 1990, selon le décompte officiel, le pays se classait déjà parmi les plus touchés par les mines, avec l’Afghanistan et le Cambodge. L’effort est national, impulsé depuis 2004 par une brigade spéciale de l’armée colombienne, puis par des organisations non gouvernementales depuis l’accord de 2016. Au total, 161 municipalités sont en cours de déminage.

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Dans un café-boulangerie de Medellín, les nouvelles télévisées font état de la reprise des armes d’une faction dissidente des FARC.

Au-dessus du camp de déminage, la pluie menace, le superviseur siffle et la journée se termine pour le démineur Tovar. Tous ses collègues regagnent le camp où ils passent trois semaines par mois, perchés à environ deux heures de marche de la route de terre la plus proche. De là, il faudra encore 90 minutes pour rejoindre la localité d’Algeciras, le « grenier agricole » du département, longtemps considérée comme une « zone rouge », c’est-à-dire un territoire contrôlé par la guérilla des FARC.

À Algeciras ou ailleurs, pour tous dans ces camps, le déminage est beaucoup plus qu’un travail. C’est une façon de faire face à ses traumatismes, de payer « sa dette », ou encore de faire de l’espace pour le développement.

Faire la paix avec la guerre

Dans une autre installation de la même organisation, à quelques dizaines de kilomètres à vol d’oiseau, Jhon Jairo Pinzon raconte que ce travail de démineur a changé sa perspective sur le conflit. Son père a été menacé par la guérilla qui le prenait pour un informateur. Avec sa famille, Jhon Jairo a dû fuir avec « seulement [ses] vêtements sur le dos ».

Il a parlé pour la première fois à un ancien membre des FARC en construisant le camp de déminage. 

J’ai grandi dans la haine, en pensant que je voulais tous les tuer. Je soigne ce ressentiment maintenant.

Jhon Jairo Pinzon, démineur

À l’image de Jhon, c’est toute la Colombie qui doit réapprendre à vivre ensemble. Le gouvernement colombien a créé une commission de vérité et de réconciliation. « Il faut rendre visible cette fracture profonde dans notre tissu social afin de reprendre un dialogue difficile », croit Martha Ruiz, l’un des commissaires pour la vérité, rencontrée à Bogotá.

« Notre travail est de libérer des terres, en espérant que le pays puisse rattraper son retard en développement. Nous souhaitons dire que maintenant, c’est sécuritaire, et que les industries peuvent venir s’installer, » souhaite Jhon Jairo Pinzon, en précisant qu’il s’intéresse beaucoup à la politique internationale.

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Un couple à moto passe devant une œuvre murale montrant le fondateur des FARC, feu Manuel Marulanda Velez, à Icononzo, dans la province de Tolima, le 2 septembre dernier.

C’est une femme qui le supervise, la première à avoir passé avec succès l’accréditation nécessaire pour le déminage humanitaire. Briyith Estrada Montaño, 23 ans, se projette aussi dans une nouvelle Colombie, où les femmes accéderont à davantage de postes de responsabilité. « Je ne trouvais pas de travail même si mes parents avaient fait beaucoup de sacrifices pour m’envoyer à l’école. Ma famille me voit maintenant comme un modèle à suivre », dit-elle.

Plus au sud encore, dans un camp de la région du Putumayo tout près de la frontière avec l’Équateur, Miguel Zabala insiste pour souligner que chaque mine trouvée est une victime en moins. Durant ses 13 ans comme paramédical dans un hôpital local, il a vu des dizaines de personnes gravement blessées par ces armes explosives. « J’ai dû prendre des membres et les mettre dans un sac pour les donner à la famille. On travaillait sans le matériel médical nécessaire », raconte-t-il.

Ici, la paix semble encore plus lointaine. Des groupes dissidents de la guérilla sont déjà installés dans un village à proximité d’où se trouvent Miguel Zabala et son équipe. Puisqu’il sait la tranquillité si fragile, Miguel se lève tous les matins avec une idée en tête : éviter que l’histoire ne se répète.

La débrouillardise, pour le meilleur et pour le pire

Les mines en Colombie ne sortent pas d’une usine. Elles sont faites de produits de quincaillerie, voire d’objets récupérés. Certaines, par exemple, sont constituées d’une boîte de conserve remplie d’urée, un engrais azoté plutôt commun, à laquelle des clous rouillés ou des éclats de verre sont ajoutés pour aggraver les infections. L’activateur du détonateur ? Des seringues en vente en pharmacie, reliées à une pile de 9 volts.

Cette « créativité » colombienne n’est pas seulement utilisée pour faire du mal. La Fondation CIREC à Bogotá a recueilli une vingtaine de prothèses artisanales, qui montrent l’ingéniosité et la résilience face au manque de ressources. Un fond de bouteille Coca-Cola pour le socle, un tuyau de PVC pour imiter un os rigide, une simple jambe de bois de style « pirate ».

Les détails comptent aussi pour tenter de retrouver une vie normale. Sur une prothèse fabriquée pour une enfant de 8 ans, ses parents ont pris soin de peindre les petits ongles d’orteils.

Aujourd’hui, les victimes de mines peuvent réclamer un appareillage plus moderne au gouvernement, mais peu d’ajustements et de suivi sont ensuite effectués.

L’accord de paix tient-il toujours ?

PHOTO FOURNIE PAR LA PRÉSIDENCE COLOMBIENNE / REUTERS

Le président colombien Iván Duque lors d’un point de presse tenu la semaine dernière aux côtés des commandants de l’armée.

La réponse courte est oui. Le président Iván Duque insiste pour traiter les anciens commandants retournés aux armes comme des dissidents, afin de les marginaliser. Après l’accord de 2016, les FARC ont formé un parti également appelé FARC – pour Force alternative révolutionnaire commune – et obtenu 10 sièges au Congrès. Le président du parti FARC et ancien numéro 1 de la guérilla, Rodrigo Londoño alias Timochenko, a rappelé que la majorité des ex-guérilleros demeuraient dans le processus de paix. Des offensives militaires ciblées ont tué au moins 14 dissidents des FARC, surtout dans le sud du pays.

Le ton monte aussi entre les deux pays voisins. Le gouvernement colombien soupçonne le Venezuela d’abriter les rebelles. Caracas a accusé Bogotá de « manœuvrer » pour déclencher un conflit sur son territoire. Une fuite des services de renseignements vénézuéliens, rapportée par le magazine local Semana, décrirait des ordres du président Nicolás Maduro à des généraux de l’armée de fournir du soutien à des « groupes rouges ».

La mission des Nations unies chargée de vérifier que l’accord de paix est bel et bien mis en œuvre a confirmé qu’elle serait prolongée d’un an, soit jusqu’en septembre 2020.