Il y a les centaines de femmes assassinées au fil des ans à Ciudad Juárez, une ville du nord du Mexique qui s’est rendue tristement célèbre par cette vague de féminicides.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Mais il y a aussi Ecatapec, en banlieue de Mexico, une ville où les filles disparaissent en série et qui peut prétendre au titre d’endroit le plus dangereux pour les femmes en Amérique latine.

Il y a également ces 43 étudiants disparus il y a cinq ans à Iguala, dans le sud du pays, et dont le sort reste jusqu’à ce jour inconnu. Puis les 72 migrants dont les corps ont été trouvés en 2010 dans un hangar de San Fernando, dans l’État de Tamaulipas, et dont le meurtre n’a jamais été élucidé.

Et puis, il y a ces jeunes hommes et jeunes femmes kidnappés, massivement dans l’État de Veracruz, et qui sont forcés de travailler pour des cartels, esclaves interdits de communication avec leurs proches, sous peine de meurtre.

Il y a ces proches des disparus qui essaient de retrouver les restes de leurs filles, fils, frères ou sœurs, qui fouillent les fosses communes dont regorge le Mexique, mettant pour cette seule raison leur propre vie en péril.

Et enfin, il y a les journalistes qui risquent d’être assassinés parce qu’ils enquêtent sur des sujets trop délicats.

Avec Soleils noirs, un film coup de poing qui prend l’affiche à Montréal aujourd’hui, le documentariste québécois Julien Elie a voulu montrer un Mexique loin des plages et des paysages exotiques, pays ravagé par la violence et sa sœur jumelle, la peur.

Un pays où « les journalistes se lèvent le matin avec une cible dans le dos », loin, très loin d’un décor de carte postale, dit le réalisateur.

Démesure criminelle

Julien Elie s’est pris de passion pour le Mexique il y a une dizaine d’années alors qu’il travaillait sur un projet de film de fiction. Celui-ci n’a pas encore vu le jour. Mais au fil des rencontres dans ce pays devenu sa « deuxième maison », Julien Elie s’est intéressé à « la démesure criminelle » qui traverse le Mexique depuis plus d’un demi-siècle. Et il a voulu donner une voix aux victimes de cette violence.

Filmé en noir et blanc, ce qui accentue le contraste avec le Mexique balnéaire, Soleils noirs fait des sauts dans le temps et passe de la violence politique des années 60 à celle des cartels qui se disputent le contrôle de grands pans du Mexique aujourd’hui.

Il y a des liens à faire entre ces cycles successifs, dit le réalisateur. D’abord, parce que plusieurs des militaires de l’époque se sont convertis dans les trafics de toutes sortes. Mais, surtout, « parce que si les criminels changent, les victimes, elles, sont toujours les mêmes, ce sont les jeunes hommes et les jeunes femmes dont les visages se ressemblent ».

Julien Elie a passé trois ans à explorer le sujet avant un tournage intensif de trois mois, à l’automne 2017. Il a souvent douté de son projet. C’est la rencontre avec María Eugenia Juentes Núñez, une mère de famille d’Ecatapec, dont la fille a franchi un jour le seuil de la maison pour ne jamais revenir – sinon sous la forme de morceaux de corps que la police a retrouvés en pièces détachées, un an, puis deux ans après le meurtre –, qui l’a convaincu d’être sur la bonne voie.

Un jour, cette femme m’a montré une photo de sa fille à 14 ans. Elle était mignonne, intelligente. Je me suis dit que ce n’était pas possible que ça s’arrête là, que sa mémoire s’efface.

Julien Elie, documentariste

Des questions

Au-delà de Ciudad Juárez, le film braque la caméra sur des zones de criminalité méconnues. Comme ces jeunes adultes kidnappés par les cartels pour jouer le rôle de faux policiers, ou travailler dans des usines de drogue.

Depuis une douzaine d’années, 40 000 personnes sont portées disparues au Mexique. Comme le dit un des personnages du film, « aujourd’hui, les disparus sont parmi nous ». Il est arrivé que des Mexicains croisent un proche porté disparu dans une rue, dans des vêtements de fonction… et n’osent pas l’aborder, de crainte de l’exposer.

Comment le Mexique en est-il arrivé là ? Pourquoi cette plongée dans l’horreur ?

Julien Elie n’a pas la prétention de percer le mystère de la violence qui plombe ce pays. « J’ai plus de questions que de réponses », dit-il.

Il note néanmoins que les premiers cartels de Ciudad Juárez ont été fondés par les maîtres de la répression policière des années 60, qui n’ont fait que perpétuer leurs pratiques. Il constate que les régions du Mexique les plus exposées à la violence sont celles où il y a le plus de ressources naturelles, et qui sont donc les plus convoitées.

Il y a aussi tout ce système de maquiladoras, ces industries qui ont champignonné près de la frontière avec les États-Unis, notamment à Ciudad Juárez, et où une main-d’œuvre bon marché produit des marchandises à l’intention du marché nord-américain. Sans les maquiladoras, plantées dans des lieux sinistres mal protégés, la vague de féminicides n’aurait peut-être pas eu lieu, avance-t-il.

Lueur d’espoir?

Longtemps, les Mexicains ont subi la violence comme une fatalité, une plaie à ne pas exhiber sur la place publique.

L’arrivée au pouvoir du président Andrés Manuel López Obrador, en décembre dernier, a soulevé une vague d’espoir, constate Julien Elie.

Pour l’instant, cet espoir ne s’est pas concrétisé. L’année 2019 risque d’être encore plus meurtrière que 2018, alors qu’on avait enregistré 28 000 homicides au Mexique.

Les menaces, les attaques se poursuivent. Un groupe de femmes qui parcourent les fosses communes à la recherche de leurs proches disparus, et que le cinéaste a suivies dans leur quête, ont été la cible d’une tuerie il y a tout juste deux mois.

Mais en même temps, les langues se délient et la chape de peur se lève un petit peu, constate le cinéaste.

Celui-ci est d’ailleurs ravi de l’accueil fait à son film au Mexique. Les projections attirent un public abondant et le film a remporté notamment le Prix du public de Mexico. Sa carrière mexicaine ne fait que commencer : il doit prendre l’affiche dans une trentaine de salles à la fin du mois.