Le ministre de la Justice brésilien, Sérgio Moro, déjà durement secoué en juin par la divulgation de messages personnels soulevant des doutes sur son impartialité, est maintenant soupçonné de vouloir protéger le fils du président, Jair Bolsonaro, dans une affaire de corruption.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

En quoi consistent les nouvelles allégations ?

Le comportement de Sérgio Moro, qui est devenu célèbre au pays et au-delà en menant une croisade contre la corruption, est questionné dans une série de messages échangés par des procureurs avec qui il a longtemps collaboré. Dans les textes révélés par le site The Intercept, ils disent douter que le ministre de la Justice voudra assurer une enquête approfondie des actions suspectes de l’un des fils du président, Flavio Bolsonaro, par crainte de susciter l’ire du chef d’État. Même le procureur-chef de l’enquête anticorruption Lavo Jato (Lavage express), Deltan Dallagnol, réputé proche de Sérgio Moro, exprime des doutes en affirmant qu’il hésitera à se montrer mordant par crainte de compromettre le siège à la Cour suprême que lui a promis le chef d’État.

Qu’est-ce qui est reproché à Flavio Bolsonaro ?

Une agence gouvernementale chargée de surveiller les transferts d’argent suspects concernant des élus a révélé qu’un proche collaborateur de Flavio Bolsonaro, qui est sénateur, avait viré de façon suspecte plus de 1,5 million de réaux brésiliens (500 000 $CAN) sur son compte. Une partie de l’argent se serait retrouvée par ailleurs sur le compte de la femme du président, Michelle, ajoutant au potentiel explosif de l’affaire. Des médias ont révélé par ailleurs que le fils du chef d’État avait employé par le passé la mère et la femme du chef d’un groupe paramilitaire redouté. Relativement aux transferts, Sérgio Moro s’est borné à dire jusqu’à maintenant qu’il n’y avait pas à ce jour d’éléments « concluants » permettant d’incriminer le fils du président. Il a précisé que le gouvernement n’avait pas l’intention d’intervenir dans l’enquête, actuellement chapeautée par un procureur de l’État de Rio de Janeiro. The Intercept relève cependant que le ministre « n’a donné aucune indication qu’il entendait explorer les ramifications fédérales du dossier », incluant le rôle de la femme du président et les liens apparents avec un groupe paramilitaire.

PHOTO ADRIANO MACHADO, ARCHIVES REUTERS

Sérgio Moro, ministre de la Justice du Brésil

Sérgio Moro risque-t-il de perdre son poste ?

Le ministre de la Justice a déjà été embarrassé en juin par la divulgation de messages privés suggérant qu’il avait outrepassé son mandat pour conseiller les procureurs menant les enquêtes dans le cadre du scandale Lavo Jato. Ces messages suggéraient aussi que les procureurs au dossier avaient une dent contre le Parti des travailleurs (PT) et voulaient à tout prix éviter le retour au pouvoir de son champion, Luiz Inácio Lula da Silva, dit Lula, qui a été condamné dans une affaire de corruption par Sérgio Moro. Malgré l’importance de la controverse suscitée par la divulgation de ces messages et l’impact négatif que son image a subi sur la scène internationale, le ministre de la Justice a conservé jusqu’à maintenant le soutien du président Bolsonaro. James Green, spécialiste de l’Amérique latine rattaché à l’Université Brown, dans le Rhode Island, note que Sérgio Moro est toujours appuyé par une part importante de l’électorat et demeure à ce titre un allié important pour le chef d’État, qui fait face à des problèmes de popularité.

PHOTO EVARISTO SA, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le président du Brésil, Jair Bolsonaro

L’affaire continue-t-elle de faire couler beaucoup d’encre au Brésil ?

M. Green, qui séjourne actuellement à Rio de Janeiro, affirme que la polémique soulevée en juin par les messages privés des procureurs de l’enquête semblait perdre en intensité avant les nouvelles révélations des derniers jours. Il ne pense pas que la spéculation entourant le comportement de Flavio Bolsonaro soit de nature à créer un choc durable dans la population. Le président doit composer parallèlement avec une autre polémique suscitée par sa volonté de nommer un autre de ses fils, Eduardo, comme ambassadeur du Brésil aux États-Unis. Cette fonction de grande importance pour les intérêts du pays est habituellement occupée par un diplomate d’expérience. Eduardo Bolsonaro vient à peine d’atteindre l’âge minimum requis pour être ambassadeur, soit 35 ans, et n’a pas d’expérience justifiant une telle nomination, relève M. Green. « Il a notamment fait valoir qu’il avait déjà cuisiné des hamburgers aux États-Unis et qu’il a déjà rencontré des membres de la famille de Donald Trump, mais ça ne veut rien dire », relève l’analyste. Plusieurs médias ont lancé des accusations de népotisme sans infléchir le point de vue du président, qui se félicite de la « grande expérience du monde » de son protégé.