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La Presse en Colombie: quand les Vénézuéliens fuient la faim

Depuis 2015, plus de 3 millions de Vénézuéliens ont... (Photo Federico Rios, The New York Times)

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Depuis 2015, plus de 3 millions de Vénézuéliens ont fui leur pays en raison de la faim et du chaos qui y règnent.

Photo Federico Rios, The New York Times

Agnès Gruda

envoyée spéciale

La Presse

(La Presse en Colombie) Depuis 2015, plus de 3 millions de Vénézuéliens - soit un citoyen sur dix - ont fui la faim et le chaos d'un pays en déroute. Il s'agit du plus grand déplacement de population en ce moment sur la planète et qui reste pourtant méconnu hors du continent latino-américain. Pour prendre la mesure de l'ampleur de la crise, La Presse s'est rendue dans le premier pays d'accueil des migrants vénézuéliens, la Colombie.

Glesi Palmar avec Alexandra, son bébé de 2 mois... (Photo Oliver Schmieg, collaboration spéciale) - image 1.0

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Glesi Palmar avec Alexandra, son bébé de 2 mois

Photo Oliver Schmieg, collaboration spéciale

«On peine à nourrir nos enfants»

(MAICAO) - Nuit après nuit, Gleisi Palmar parcourt les rues de la ville colombienne de Maicao à la recherche de sa fille Michelle.

L'adolescente de 13 ans s'est volatilisée en compagnie de deux copines qui partageaient leur campement improvisé dans cette ville étouffante et chaotique, située dans la pointe nord-est de la Colombie, à la frontière du Venezuela.

Des passants ont rapporté à Gleisi Palmar avoir vu sa fille en train de fumer en « mauvaise compagnie ».

« Je ne veux même pas penser aux autres choses qu'elle fait », dit en soupirant la mère de famille originaire du Venezuela, en brandissant la photo avec laquelle elle quadrille Maicao, dans l'espoir qu'elle l'aidera à retrouver sa fille. L'image montre une ado au regard engageant qui paraît plus âgée que ses 13 ans.

Pas besoin de préciser que Gleisi Palmar a peur que sa fille ne se prostitue : tout le monde comprend la nature de ses appréhensions.

Avant de prendre le large, Michelle vivait aux côtés de sa mère, dans leur campement improvisé abritant une cinquantaine d'autres réfugiés vénézuéliens, situé en bordure d'un stationnement, entre deux bars bruyants.

C'est ici, dans la fournaise de Maicao, que Gleisi Palmar a donné naissance à la petite soeur de Michelle, Alexandra, il y a tout juste deux mois. Et c'est son amie Jasmine Jaraba qui l'a aidée à accoucher, directement sur le trottoir, sans l'ombre d'un désinfectant, coupant le cordon ombilical avec un simple couteau.

« L'accouchement a été horrible », se souvient Gleisi Palmar.

« Et maintenant, je n'ai même pas assez d'argent pour acheter des couches. »

La petite Alexandra, c'est un peu la mascotte de ce groupe de migrants sans ressources qui ont tout laissé derrière eux et qui passent leurs journées à tenter de trouver quelques pesos pour survivre.

Pendant que Gleisi Palmar tente de localiser sa grande fille Michelle, la petite passe de bras en bras. Elle profite même de la générosité de Yarelis Qintero, une jeune maman vénézuélienne qui vend du café aux passants et qui passe faire un saut au campement pour donner le sein à Alexandra.

« J'ai assez de lait pour deux », lance-t-elle dans un éclat de rire.

Un geste de solidarité qui ne change rien au fait qu'à l'exception de quelques jours passés à l'hôpital après sa naissance, la petite Alexandra n'a jamais vécu ailleurs que dans la rue. Et qu'elle a peu de chances d'en sortir dans un avenir envisageable.

UN MILLIER DE SANS-ABRI

Avec ses 100 000 habitants, Maicao est la deuxième ville frontalière en importance de la Colombie, après Cúcuta, 400 kilomètres plus au sud.

La frontière, ici, est plus que poreuse. À Maicao, des kiosques de pétrole trafiqué à bas prix depuis le Venezuela ont pris la place des stations d'essence, presque toutes fermées. Dès qu'on sort de la ville pour se diriger vers la frontière, on voit des dizaines de motos chargées de bidons s'enfoncer dans les bosquets.

L'essence est ensuite vendue à tarif avantageux en Colombie par des commerçants improvisés qui la versent dans les réservoirs des automobiles à l'aide d'un entonnoir. Ce commerce incessant imbibe l'air de Maicao d'une vague odeur de pétrole.

Selon une estimation du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), un millier de migrants vénézuéliens vivent dans les rues de cette ville.

Ils ont dépensé leurs dernières économies pour fuir le Venezuela et ses institutions effondrées. Incapables d'obtenir un document de voyage en bonne et due forme - le gouvernement vénézuélien ne délivre plus de passeports, à moins d'un pot-de-vin hors de prix pour le commun des mortels -, ils sont sans ressources, incapables de trouver un boulot qui leur permettrait de louer une chambre à Maicao ou de poursuivre leur voyage.

Dépassée par l'afflux de réfugiés vénézuéliens, la Colombie a mis fin au programme de séjour temporaire donnant accès au marché du travail, aux soins médicaux et aux écoles.

Les derniers arrivés font face à un mur. Particulièrement à Maicao, ville poussiéreuse de La Guajira, la province la plus pauvre de la Colombie.

Le seul refuge à offrir un toit aux migrants ne leur propose qu'un répit de trois nuits. Après, c'est la rue. Ici, tout se monnaie. Les toilettes publiques coûtent l'équivalent de 25 à 75 cents, selon la nature du besoin. La douche publique, c'est 50 cents. Les migrants sans-abri de Maicao peinent à trouver ces sommes.

« Tout ce qu'on peut faire pour survivre, c'est mendier ou essayer de vendre du café dans la rue », laisse tomber Jasmine Jaraba. Mais dans ce commerce informel, la concurrence devient de plus en plus féroce.

« On peine à nourrir nos enfants, alors que nos proches au Venezuela attendent qu'on leur envoie de l'argent », dit en soupirant une autre Vénézuélienne, Milena Gareia.

COINCÉS À MAICAO

Quand le Venezuela a commencé à sombrer, après la mort de l'ancien président Hugo Chavez et l'arrivée au pouvoir de son successeur Nicolas Maduro, les plus fortunés sont partis en avion, d'autres ont fui en autocar ou à pied.

Les Vénézuéliens de Maicao, eux, sont restés coincés à 10 kilomètres de la frontière. Ils forment le groupe de migrants le plus vulnérable en Colombie. Leur situation est critique, reconnaît le représentant du HCR à Bogotá, Jozef Marks.

« Il n'y a pas assez de places en refuge, des enfants sont obligés de dormir dans les rues, ils subissent des manifestations de xénophobie, et ils présentent un haut risque d'exploitation, entre autres sexuelle. »

- Jozef Marks, représentant du HCR à Bogotá

Le HCR travaille d'urgence sur un projet de nouveau refuge pour migrants vénézuéliens à Maicao. Mais en attendant, Gleisi Palmar et ses compagnons d'infortune sont pris au piège de cette ville sale et brûlante, réduits à dormir sur des matelas déchirés donnés par des passants.

En cette nuit de novembre, des vêtements sèchent sur les barreaux d'une fenêtre. Une jeune femme vêtue d'une robe fleurie se lave en renversant un seau d'eau sur sa tête, à la vue de tous. Des enfants amaigris courent entre les détritus qui jonchent le sol.

Un des migrants raconte avoir travaillé un peu dans la construction, au noir, pour un revenu ridicule : deux fois moins que le salaire minimum colombien. Une femme confie avoir trouvé un boulot de couturière, qu'elle a quitté parce qu'elle n'était presque jamais payée.

Dans la population locale, il y a des gens généreux, qui apportent de la nourriture, des couvertures ou des couches aux sans-abri vénézuéliens. Mais il y a aussi les autres, ceux qui profitent de leur fragilité.

Dans le campement de Gleisi Palmar, un gars s'est fait voler son téléphone pendant qu'il dormait, un autre a perdu son sac de vêtements qui contenait toutes ses possessions.

« Les gens en ont assez de nous voir mendier, ils nous disent de nous trouver un emploi, mais nous, on ne peut pas vraiment travailler », déplore Reina Murica qui, à 51 ans, fait partie des doyens du campement.

Pourtant, pour la plupart des migrants, ce n'est pas une raison pour regretter d'avoir quitté le Venezuela. Mireilla Marin, une quinquagénaire qui partage son matelas avec son petit-fils de 9 ans, résume les choses ainsi : « Au moins, en Colombie, on peut trouver de quoi manger... »

Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.

EN CHIFFRES

3 millions

Nombre de Vénézuéliens qui ont fui leur pays depuis 2014, un exode qui s'est accéléré depuis le début de 2017.

1,1 million

Nombre de Vénézuéliens qui se sont établis en Colombie, principal pays d'accueil des migrants qui quittent le pays. En plus de ce nombre, 300 000 Colombiens qui s'étaient exilés au Venezuela à cause de la guerre civile sont rentrés en Colombie dans la foulée de la crise actuelle.

700 000

Nombre de Vénézuéliens qui ont traversé la Colombie en 2018 pour se rendre dans un autre pays, notamment en Équateur et au Pérou, en avion, en autocar ou à pied.

280 000

Nombre de Vénézuéliens qui se sont réfugiés au Pérou, deuxième pays d'accueil de ces migrants.

600 000

Nombre de Vénézuéliens actuellement établis en Colombie, sur 1,1 million de migrants et réfugiés, qui détiennent un statut officiel (un visa de séjour ou un permis de travail temporaire). Quelque 200 000 autres sont en voie de régularisation. Et les 300 000 restants n'ont pas accès au marché du travail ou aux services publics colombiens comme les écoles et les soins médicaux.

Source : Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés

Des Vénézuéliens fuient leur pays par le pont Simon-Bolivar.... (PHOTO GEORGE CASTELLANO, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE) - image 3.0

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Des Vénézuéliens fuient leur pays par le pont Simon-Bolivar.

PHOTO GEORGE CASTELLANO, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

LE PONT DE L'ESPOIR

(CÚCUTA) - Dans la ville frontalière de Cúcuta, en Colombie, le pont Simon-Bolivar fait le lien entre un pays en ruine et celui qui accueille les désespérés.

Le flot humain ne s'arrête jamais sur le pont Simon-Bolivar, qui enjambe la rivière Tachira séparant la ville colombienne de Cúcuta de sa voisine vénézuélienne San Antonio.

Deux villes qui, si ce n'était de cette frontière, font en réalité partie de la même agglomération urbaine.

Quelque 25 000 personnes arrivent chaque jour en Colombie en traversant ce pont à pied, et 22 000 repartent le soir après avoir reçu des soins médicaux, fait des emplettes ou gagné quelques sous à Cúcuta.

Les 3000 qui restent s'ajoutent quotidiennement au nombre de Vénézuéliens ayant pris le chemin de l'exil.

Un coup d'oeil sur les bagages de ceux qui marchent vers le poste de contrôle vénézuélien donne une idée des pénuries qui sévissent au pays de Nicolas Maduro. Des gens transportent des boîtes de couches, beaucoup de boîtes de couches, mais aussi des sacs de riz ou de farine, des gallons de peinture, des bidons d'eau et des montagnes de papier de toilette.

À l'approche du territoire vénézuélien, on voit les visages des héros de la révolution bolivarienne accrochés aux parois du pont, tandis que des haut-parleurs crachent des chants joyeux.

Ces chants ne trompent personne. La moindre conversation avec des voyageurs vénézuéliens donne une idée de l'ampleur de la catastrophe qui dévaste le Venezuela, pays devenu inaccessible aux étrangers depuis qu'il refuse de laisser entrer tant les journalistes que les agences humanitaires internationales.

Son président Nicolas Maduro prétend que tout va bien et qu'il n'a besoin de personne. En réalité, toutes les institutions vénézuéliennes tombent en ruine. Les écoles n'ont plus d'enseignants, les hôpitaux n'ont plus de médecins, des quartiers n'ont plus d'électricité ou d'eau courante.

LA COLOMBIE T'ATTEND

À la sortie du territoire colombien, une affiche clame : reviens bientôt, la Colombie t'attend. La Colombie ne sera pas déçue, car la majorité des voyageurs occasionnels n'ont d'autre choix que de revenir, temporairement ou pour de bon.

« Nous venons à Cúcuta toutes les deux ou trois semaines, pour acheter du riz, des pâtes, du sucre, de la farine », explique une femme accompagnée de son mari, croisée sur le pont Simon-Bolivar.

« Vous savez, au Venezuela, il n'y a plus de farine, et quand quelqu'un réussit à en acheter, il la revend pour 10 fois le prix. C'est terrible, terrible... »

- Une femme croisée sur le pont Simon-Bolivar

Un homme nous dit avoir perdu son emploi de conducteur d'autobus, faute de moyens pour entretenir les véhicules.

Un autre a perdu son poste dans une société pétrolière. « J'étais considéré comme proche de l'opposition », explique-t-il.

Il vit à Bogotá, capitale de la Colombie, depuis 18 mois, y a trouvé un emploi de cuisinier dans un restaurant, et est revenu chercher sa femme et ses deux enfants, restés au Venezuela le temps qu'il s'établisse. La famille peut recommencer à respirer.

Parmi les marcheurs qui traversent le pont se faufilent les représentants des agences de voyages qui proposent des billets de bus pour Quito, Lima ou Santiago.

Avant, il y avait une quinzaine d'agences de voyages à la sortie du pont Simon-Bolivar ; aujourd'hui, elles sont une cinquantaine, explique l'un d'entre eux. L'industrie du voyage est en plein boom.

Chaque jour, une cinquantaine de bus prennent la route vers Bogotá ou l'Équateur, première étape sur le chemin menant vers le sud.

« Nous n'acceptons pas les voyageurs sans passeport », assure le vendeur de Conexiones Suramericas, Alexander Pinango, lui-même vénézuélien, qui travaille à Cúcuta dans l'espoir de pouvoir bientôt aller chercher ses enfants restés au pays.

En réalité, tous savent qu'il suffit d'une somme équivalant à 10 $ pour obtenir la « carte andine » permettant d'entrer en Équateur. Avec ou sans passeport.

PARTIR

Dans la salle d'attente de l'agence de voyages, des familles attendent patiemment leur bus, en surveillant enfants et bagages, ou en se nourrissant d'une arepa, galette de maïs traditionnelle qui fait partie du menu quotidien tant au Venezuela qu'en Colombie.

Yuriennis Navas a 22 ans, elle s'en va rejoindre son mari qui a trouvé un emploi dans une finca, une exploitation agricole au Pérou. Il y avait rejoint son beau-frère, c'est ce dernier qui a frayé le chemin pour le reste de la famille.

Le mari de Yuriennis lui a envoyé les 150 $ nécessaires pour payer le billet jusqu'à la frontière avec l'Équateur. Un autre versement l'attend là-bas, pour lui permettre de poursuivre la route, espère-t-elle.

Yuriennis est enceinte de huit mois. Pas évident de voyager dans son état.

« Si j'étais restée au Venezuela, j'aurais à peine de quoi me payer un repas par jour. Même si mon mari m'envoyait tout l'argent qu'il gagne, ce ne serait pas assez pour vivre... »

- Yuriennis Navas

Leonardo Vegas, 24 ans, a traversé la frontière avec sa femme et leur bébé de 3 mois. Il espère rejoindre un ami en Équateur.

« Je suis barbier, je peux toujours trouver du travail, mais au Venezuela, ça n'apporte pas assez pour vivre, avec les prix qui changent chaque jour. »

Il faut dire qu'en 2018, l'inflation au Venezuela a atteint le taux surréaliste de 1 000 000 % !

« Nous avions un peu d'économies, on avait peur qu'elles ne vaillent plus rien, ces dernières semaines, les choses se sont encore détériorées. »

Alors, comme tant d'autres, Leonardo Vegas s'est rendu jusqu'à San Antonio et a traversé le pont Simon-Bolivar pour prendre le chemin de l'espoir.

Raùl s'occupe de sécurité sur la « trocha », l'un... (Photo Oliver Schmieg, collaboration spéciale) - image 4.0

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Raùl s'occupe de sécurité sur la « trocha », l'un des nombreux passages illégaux entre le Venezuela et la Colombie.

Photo Oliver Schmieg, collaboration spéciale

RAÚL, LE SEIGNEUR DE LA «TROCHA»

(CÚCUTA) - À Cúcuta, il y a ceux qui traversent la frontière sur la voie légale, sur le pont Simon-Bolivar. Et il y a ceux qui empruntent une « trocha », point de passage illégal comme celui exploité par Raùl, trafiquant discret et influent.

Une frontière de 2200 kilomètres sépare le Venezuela de la Colombie. Dire que cette frontière est poreuse est un euphémisme. La seule province de Norte Santander, où se trouve Cúcuta, principale porte d'entrée vers la Colombie, compte 3 postes frontaliers... et 180 passages illégaux.

L'un de ces passages est parfaitement visible du pont Simon-Bolivar, par où transitent la majorité des Vénézuéliens en route vers la Colombie. Pas besoin de jumelles pour voir les migrants et trafiquants chargés de paquets traverser à gué les tourbillons de la rivière Tachira.

Pour atteindre le point de passage, il suffit d'emprunter un sentier qui traverse un champ de canne à sucre avant de déboucher sur un chemin boueux donnant accès au cours d'eau.

L'homme qui contrôle l'accès aux lieux des deux côtés de la frontière dit s'appeler Raúl, et préfère ne pas révéler son nom de famille.

Il vient de Caracas, capitale du Venezuela, et il a longtemps fait partie des « colectivos », groupes de quartiers transformés en force armée parallèle, qui avaient été mis sur pied par l'ancien président Hugo Chavez pour asseoir son pouvoir.

« C'est le gouvernement qui nous a envoyés ici pour sécuriser la frontière, il y a deux ans », explique Raúl. Son groupe a depuis été laissé à lui-même et s'est converti au trafic illégal.

Une trentaine de personnes travaillent sur sa « trocha », ou point de passage illégal, entre la Colombie et le Venezuela.

« Moi, je suis responsable de la sécurité. Lui, là-bas, s'occupe des relations avec la police », explique Raúl en montrant du doigt un de ses compagnons.

Chaque jour, pas moins de 500 personnes traversent la rivière sous la protection de Raúl et de ses troupes. Chaque passage coûte 50 000 pesos colombiens - soit un peu moins de 25 $ canadiens. Mais il y a des coûts à absorber et des pattes à graisser, notamment celles des policiers des deux côtés de la frontière, pour les convaincre de fermer les yeux sur ce commerce illicite.

RÉFRIGÉRATEURS, POUSSINS ET PNEUS

Qui sont donc les clients de Raúl ? En réalité, celui-ci agit à la fois comme passeur et comme trafiquant. En ce matin de novembre, le trafic est incessant sur sa « trocha ».

Un gars traverse la rivière en direction du Venezuela, un frigo accroché sur son dos. Un autre passe dans un piaillement de poussins : il en transporte deux caisses sur sa tête. Mais la marchandise la plus prisée des trafiquants, ce sont les pneus d'auto, transportés à coups de sept ou huit à la fois.

Un commerce lucratif, puisque les pneus usagés coûtent environ 10 $ en Colombie. Alors que du côté vénézuélien, on peut en tirer trois fois plus.

Des marchandises sont aussi transportées en sens inverse, vers la Colombie. Une jeune femme espère pouvoir vendre de la viande de boeuf au marché de Cúcuta. Une dame dans la soixantaine a transporté des boîtes contenant... des verres à vin.

Personne n'a les moyens d'acheter des verres à vin au Venezuela, explique-t-elle. Alors que le prix d'un seul de ces verres vendu en Colombie lui permettra d'acheter de la nourriture pour trois jours...

La « trocha » permet aussi à des Vénézuéliens sans documents de fuir vers la Colombie. Au cours des derniers mois, la Colombie a resserré le contrôle des entrées. Pour entrer sur son territoire, les Vénézuéliens doivent détenir un passeport ou une « carte frontalière ». Deux documents devenus inaccessibles.

Raúl assure qu'il prend bien soin de ses clients et les protège contre les voleurs et les groupes armés qui lui disputent le contrôle de la « trocha ».

Des groupes qui continuent à sévir dans la région, malgré les accords de paix conclus il y a deux ans entre Bogotá et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), mettant fin à 40 ans de conflit armé.

Raúl affirme ne pas aimer son travail, qu'il trouve très risqué. « Je ne sais jamais si je vais rentrer chez moi le soir. » Mais avec trois enfants à nourrir à Caracas, il n'a pas trop le choix...

LA « TROCHA » EN AUTONOME

Toutes les nuits, Mary Carmen Montana quitte sa chambre sans électricité à Cúcuta pour se rendre à la gare d'autocar de San Antonio, du côté vénézuélien de la frontière. Elle y aborde les Vénézuéliens qui cherchent à traverser en Colombie. Elle vend ses passages sur la « trocha » pour l'équivalent de 10 $ par personne. Comme il faut en donner la moitié à la police vénézuélienne, et 2 $ côté colombien, il lui reste tout juste 3 $ par passage. Mary Carmen a fui le Venezuela parce que son fils de 7 ans, blessé à la tête dans sa jeune enfance, n'y recevait plus les soins de réadaptation dont il a besoin. À Cúcuta, une ONG norvégienne lui permet de recevoir de la physiothérapie deux fois par semaine. La petite famille habite une chambre aux murs délabrés dans un appartement de deux pièces, qu'elle partage avec une dizaine d'autres sans-papiers vénézuéliens. Un matelas s'y loue... 150 $ par mois ! Tous travaillent sur la « trocha », seul moyen qu'ils ont trouvé pour payer leur loyer...

COMPRENDRE LA CRISE VÉNÉZUÉLIENNE

PÉTROLE

Depuis le premier boom pétrolier des années 70, le Venezuela a tout misé sur ses réserves pétrolières, qui sont les plus riches de la planète. Arrivé au pouvoir en 1999, l'ex-président Hugo Chavez a puisé dans cette ressource pour financer les programmes sociaux qui ont fait sa popularité dans les classes populaires.

« Mais il n'a pas diversifié l'économie, il n'a pas créé de richesse ni d'emplois, il n'a fait que redistribuer les revenus de la rente pétrolière », analyse Graciela Ducatenzeiler, spécialiste de l'Amérique latine à l'Université de Montréal.

La baisse des cours de brut, amorcée en 2009 et accentuée en 2014, a frappé de plein fouet le Venezuela, qui tire 96 % de ses revenus du pétrole. Une dépendance dont il paie aujourd'hui le prix. En manque de revenus, le gouvernement fait tourner la machine à billets, provoquant une spirale inflationniste et des pénuries. Face à ce cul-de-sac économique, les Vénézuéliens des classes aisées, notamment les médecins et les professeurs, commencent à fuir le pays, laissant derrière eux des institutions en lambeaux et accentuant la débâcle.

Fin 2018, l'inflation atteint 1 000 000 %, les trois quarts des Vénézuéliens vivent sous le seuil de la pauvreté, la mortalité infantile explose, et plusieurs sont réduits à fouiller dans les poubelles pour manger. L'exode ne fait que s'accélérer. Et les mesures économiques décrétées en août 2018 par Caracas, dont une dévaluation de la monnaie et une augmentation du salaire minimum, qui a été multiplié par 34, ne parviennent pas à stopper le naufrage.

POLITIQUE

Après la mort d'Hugo Chavez, le 5 mars 2013, c'est son dauphin Nicolas Maduro qui prend le pouvoir. Peu charismatique, il est élu en avril 2013 avec seulement 50,66 % des voix. Fin 2015, l'opposition remporte les élections législatives avec une majorité de 60 % des sièges au Parlement. S'ensuit une épreuve de force entre Maduro et ses opposants. L'opposition veut destituer le président, le processus référendaire lancé en ce sens est suspendu, la Cour suprême du Venezuela finit par supprimer le pouvoir législatif du Parlement, puis revient sur cette décision, cédant à la grogne populaire.

En juillet 2017, le président Maduro lance une nouvelle offensive pour prendre le contrôle de tous les pouvoirs en faisant élire une Assemblée constituante censée réécrire la Constitution et contrôlée strictement par son parti. Son premier geste est de limoger la procureure générale du pays, une opposante du régime Maduro. Un mouvement de protestation est réprimé dans la violence.

Avec un taux de popularité d'à peine 24 %, Maduro mise sur la répression et l'autoritarisme pour se maintenir au pouvoir, ce qui pousse plus de Vénézuéliens à fuir.

Campé sur sa position, le successeur d'Hugo Chavez prétend que tout va bien et refuse toute aide internationale.

La crise aurait-elle pu être évitée si Chavez n'était pas mort ? Pas sûr, car le modèle économique vénézuélien, avec son hyperdépendance au pétrole, était condamné à éclater. Mais peut-être que Chavez aurait géré la crise autrement en ne s'isolant pas autant sur la scène politique interne et internationale, suggère Graciela Ducatenzeiler.




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