Lucia Diaz et d'autres volontaires, qui ont trouvé plus de 300 corps dans des tombes clandestines le long de la côte du golfe du Mexique, incarnent l'inquiétude, l'espoir et la peur qui habitent certains Mexicains face à la proposition du président élu Andres Manuel Lopez Obrador d'accorder l'amnistie à des criminels pour apaiser la violence des gangs.

Publié le 29 juill. 2018
Mark Stevenson et Maria Verza ASSOCIATED PRESS

Face à des dizaines de milliers de morts et de disparus après plus de dix années de violence liée aux cartels de narcotrafiquants, certains croient que les blessures sont trop profondes pour que l'éventualité d'une amnistie soit même envisageable.

Lucia Diaz et d'autres estiment toutefois qu'une forme d'amnistie est nécessaire si le pays veut un jour trouver la paix.

Mme Diaz est toujours à la recherche de son fils, Guillermo Lagunes Diaz, qui a été enlevé en 2013 et n'a plus été revu depuis. Bien qu'elle ne sache pas très bien qui pourrait bénéficier de l'amnistie évoquée par M. Lopez Obrador - l'équipe du président élu a exclu les contrevenants violents -, la dame est si désespérée qu'elle pourrait même envisager de soutenir l'amnistie pour les meurtriers, s'ils révélaient simplement où sont enterrées leurs victimes.

« Pour nous, en tant que mères, nous serions plus enclines à favoriser cet échange - traiter avec les criminels pour qu'ils puissent donner des informations et probablement nous conduire à nos enfants - plutôt que de simplement envoyer quelqu'un en prison », explique-t-elle.

Ce genre d'échange s'est déjà produit: au moment où Mme Diaz et son collectif Solecito creusaient dans les champs de Veracruz, ils étaient guidés par une carte anonyme, dessinée à la main, de fosses communes clandestines, manifestement fournie par un membre repenti d'un cartel ou un meurtrier.

« Je vis dans cet enfer depuis cinq ans déjà et je pense que la réponse sera: « Dis-moi simplement où est mon fils » », prédit-elle.

M. Lopez Obrador entrera en fonction le 1er décembre et son entourage a déclaré que l'amnistie pourrait initialement être limitée aux délinquants non violents, comme les adolescents forcés ou recrutés pour servir de guetteurs, ou les femmes poussées à agir comme des « mules » transportant de la drogue.

Pourtant, certains défenseurs des victimes des narcotrafiquants se méfient de l'idée d'amnistie.

« Des familles entières ont été laissées à la dérive parce qu'un parent a été tué, les enfants sont orphelins, le tissu social a été détruit, explique Manuel Olivares, dont le groupe de défense des droits de la personne travaille avec des victimes dans l'une des villes les plus violentes du Mexique, dans l'État du Guerrero. Je ne pense pas qu'une amnistie serait un acte de justice envers les familles des personnes qui ont subi des enlèvements, qui ont vu un proche être exécuté ou tué. »

À Chilapa, des corps démembrés et calcinés sont abandonnés en bordure des routes ou enfouis dans des fosses communes. Certains ont été victimes de rivalités entre gangs, mais plusieurs sont des propriétaires de magasins ou de simples citoyens qui ont été enlevés pour obtenir une rançon.

L'amnistie « ne va pas apporter la paix ou la réconciliation, car tant que vous n'attaquez pas les causes du crime organisé - le chômage, les salaires faibles, le manque d'éducation ou d'emplois pour les jeunes, le manque d'aide aux agriculteurs -, alors vous ne faites vraiment rien pour lutter contre le crime organisé », estime M. Olivares.

La recherche de la vérité

Certains, comme Juan Carlos Trujillo, adoptent une vision plus large, et se mettent à la fois à la place des victimes et des criminels pris dans ce qu'ils considèrent comme une guerre inutile contre la drogue. Après une décennie de recherches infructueuses pour retrouver ses quatre frères, disparus à partir de 2008, M. Trujillo est prêt à donner une chance à l'amnistie.

« Après dix ans de recherches, j'ai réalisé que dans ce pays, la justice a disparu; nous avons donc choisi d'avoir accès à la vérité, explique-t-il, même si cela signifie que certaines personnes peuvent rester impunies. Nous avons vu qu'aujourd'hui nous devons pacifier notre pays, étant entendu qu'on ne peut combattre la violence avec plus de violence. »

Mais il s'empresse de préciser: « Du point de vue des familles, l'amnistie ne signifie pas pardonner et oublier, c'est essayer de comprendre, de comprendre les personnes qui ont été utilisées par les organisations criminelles, qui sont gérées depuis le bureau du président. »

Javier Sicilia, un poète devenu militant après la mort de son fils en 2011, pense que la question est présentée dans le mauvais sens.

« Dans ce processus, l'amnistie est la dernière partie; nous devons d'abord connaître la vérité, a-t-il dit à des médias mexicains. Nous sommes préoccupés par cette insistance sur l'amnistie. (...) Si nous ne connaissons pas la vérité, nous ne serons pas en mesure de déterminer qui se qualifie » pour l'amnistie, a ajouté M. Sicilia.

Edgardo Buscaglia, un expert international du crime et chercheur à l'Université Columbia, estime que l'amnistie doit faire partie de ce qui est devenu une nouvelle expression populaire au Mexique: la justice transitionnelle. Ce type de justice a été utilisée dans d'autres pays après la chute d'un dictateur ou, dans le cas de l'Afrique du Sud, après la fin du régime de l'apartheid au début des années 1990.

La justice transitionnelle comprend des mécanismes comme les commissions de vérité, qui peuvent enquêter sur les crimes sur lesquels les tribunaux ont été incapables de se pencher. Dans certains cas, les criminels peuvent se voir accorder un pardon ou une immunité s'ils avouent leurs gestes.

« Quand les gens commencent à voir qu'ils peuvent faire partie des mécanismes qui peuvent punir les coupables, alors on peut commencer à parler d'amnistie, indique M. Buscaglia. L'amnistie doit être accompagnée d'un processus de justice sociale transitionnelle. L'amnistie ne se discute jamais dans le vide. »

Fernando Ocegueda recherche son fils qui était âgé de 23 ans lorsqu'il a été emmené par des hommes en uniforme de police à Tijuana en 2007. En 2009, le groupe de M. Ocegueda a été l'un des premiers à prouver que les cartels de la drogue font parfois disparaître les corps des victimes avec des produits chimiques corrosifs.

M. Ocegueda croit qu'une amnistie générale n'est pas nécessaire. Ce dont le Mexique a désespérément besoin, selon lui, c'est d'une sorte de programme de réduction des peines pour les criminels qui fournissent des informations.

« L'important (...) est de réduire les peines pour les criminels lorsqu'ils donnent des informations véridiques sur le sort des disparus », croit-il.