Le nombre de victimes civiles du conflit opposant le gouvernement malien à des groupes djihadistes est en forte hausse depuis l’arrivée en décembre au pays de mercenaires russes liés au groupe Wagner.

Publié le 13 mai
Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

Dans un rapport paru mercredi, des chercheurs du Center for Strategic and International Studies (CSIS) s’alarment du fait que la firme de sécurité a multiplié les exactions contre des personnes sans défense lors de déploiements passés et semble déterminée à recourir aux mêmes méthodes dans le pays d’Afrique de l’Ouest.

« Le groupe Wagner a fait de l’abus des droits de la personne une composante incontournable de ses opérations », souligne en entrevue l’un des auteurs du rapport, Jared Thompson, qui craint de voir le conflit malien s’intensifier en raison de l’approche « brutale » des mercenaires.

Siège de Moura

Parmi les dérapages imputés au groupe Wagner au Mali par le CSIS figure notamment le siège à la fin du mois de mars de Moura, une ville de 10 000 habitants située dans le centre du pays.

Selon Human Rights Watch, des mercenaires russes, opérant de concert avec l’armée malienne, ont exécuté par petits groupes plus de 300 civils sur une période de plusieurs jours après avoir croisé le fer au début de l’attaque avec un groupe restreint de djihadistes.

La junte militaire au pouvoir à Bamako, qui nie tout massacre de civils, maintient que ses troupes ont tué 200 djihadistes à cette occasion et fait une cinquantaine de prisonniers.

Les demandes pour une enquête internationale ont été ignorées par le régime, qui a interdit aux enquêteurs membres de la mission de maintien de la paix de l’ONU au Mali (MINUSMA) de se rendre sur place.

Yvan Guichaoua, un spécialiste des questions de sécurité au Sahel rattaché à l’Université du Kent, à Bruxelles (Brussels School of International Studies), note qu’il est possible que l’opération ait permis de tuer des dizaines de djihadistes et contribué à affaiblir des groupes actifs dans le centre du pays.

Il n’en demeure pas moins que des « crimes de guerre » ont été commis par l’exécution sans autre forme de procès de nombreux civils identifiés à tort comme des extrémistes, relève l’analyste.

Il est difficile, ajoute M. Guichaoua, d’avoir une image claire de la situation dans la région puisque l’armée a imposé depuis janvier une interdiction de survol et empêche tout intervenant extérieur, y compris le personnel de la MINUSMA, de s’y rendre.

Enquête bloquée

La Russie a contribué à ce manque de transparence en bloquant une demande d’enquête internationale du Conseil de sécurité, témoignant de ses liens de proximité avec le nouveau régime malien et le groupe Wagner, qui est chapeauté par un oligarque réputé proche du président russe Vladimir Poutine.

Vanda Felbab-Brown, une spécialiste des questions de sécurité internationale rattachée à la Brookings Institution, note que l’organisation est souvent utilisée par le Kremlin pour faire avancer ses intérêts dans des pays instables.

Ce lien, dit-elle, n’est pas reconnu officiellement, ce qui permet à la Russie de prendre ses distances lorsque des exactions sont relevées.

Selon M. Thompson, la « nébuleuse d’individus et de sociétés-écrans » qui composent le groupe Wagner obtient souvent en échange de services de sécurité le droit d’exploiter une partie des ressources minières du pays où ils s’implantent.

Mme Felbab-Brown relève que le manque de considération de l’organisation pour le respect des droits de la personne rend ses services attrayants pour des régimes autoritaires qui cherchent à asseoir leur autorité et à se prémunir contre tout renversement de pouvoir sans avoir à se soucier de restrictions humanitaires.

Yvan Guichaoua note que la junte militaire ayant pris le pouvoir au Mali en mai 2021 a fait appel aux mercenaires russes « parce qu’elle veut taper vite et fort et réduire la menace djihadiste en s’affranchissant » de telles contraintes.

Le régime nie formellement tout contrat avec le groupe Wagner et se contente d’évoquer la présence d'« instructeurs russes » sur son territoire.

Le ministre des Affaires étrangères de Russie, Sergueï Lavrov, a affirmé le contraire la semaine dernière à la télévision italienne en relevant qu’un accord « pour la fourniture de services de sécurité » a bien été signé avec le groupe Wagner. Il a répété à cette occasion qu’il s’agit d’une société privée « n’ayant rien à voir avec l’État russe ».

Les mercenaires russes sont arrivés plusieurs mois après que le gouvernement français a annoncé son intention de mettre un terme à l’opération militaire Barkhane lancée dans le pays en 2014 pour contrer les djihadistes.

« En huit ans de présence, il n’y avait pas eu de résultat très probant » sur ce plan, note M. Guichaoua.

Paris, ajoute l’analyste, aurait souhaité pouvoir continuer à mener des opérations antiterroristes avec des forces spéciales, mais le projet a tourné court en raison des tensions avec Bamako.

M. Thompson note que l’approche musclée adoptée par le régime malien, avec l’appui du groupe Wagner, risque de s’avérer « contreproductive » puisque les communautés victimes d’interventions abusives pourraient se tourner vers les djihadistes, ou des milices locales, pour assurer leur sécurité.

« Ce n’est pas une stratégie viable à long terme », prévient l’analyste.