(Ouagadougou) Roch Marc Christian Kaboré, à la tête du Burkina Faso depuis 2015, a été renversé lundi par des militaires putschistes qui lui ont reproché son « incapacité » à empêcher la descente aux enfers de son pays miné par la violence djihadiste.

Publié le 24 janvier
Armel BAILY Agence France-Presse

Les putschistes ont affirmé avoir pris le pouvoir sans « effusion de sang » ni « violence physique », mais n’ont rien dit sur l’endroit où se trouvait le président renversé.

En 2015, un an après la chute de Blaise Compaoré, renversé par une insurrection populaire après 27 ans de pouvoir, l’élection de M. Kaboré, un homme affable de 65 ans, avait suscité de grands espoirs de développement et de changement au « pays des hommes intègres ».

Violences islamistes

Mais c’est précisément en 2015 que le Burkina Faso, jusqu’alors épargné, commence à subir les assauts de groupes djihadistes armés qui n’ont fait que s’amplifier au fil des ans.

Lorsqu’il est réélu pour un second mandat en 2020, le pays s’est enfoncé dans le chaos, les attaques de groupes djihadistes deviennent quasi quotidiennes, font des centaines de morts, des pans entiers du pays échappent à l’autorité de l’État et les forces de l’ordre semblent incapables d’enrayer la spirale de violences.

Il fait donc la promesse pendant sa campagne électorale que la lutte contre les djihadistes sera la première de ses priorités.

Mais les attaques et les massacres dans le nord se poursuivent, comme ceux du village de Solhan en juin 2021 au cours duquel au moins 132 civils sont tués, ou d’Inata mi-novembre de la même année quand 57 personnes meurent, dont 53 gendarmes.

Dès lors, les manifestations de colère de populations excédées par cette violence se multiplient pour dénoncer « l’impuissance » du pouvoir, des manifestations le plus souvent réprimées par la police.

Roch Marc Christian Kaboré, de l’ethnie majoritaire mossie, ancien banquier et homme réputé consensuel, n’a pas réussi à honorer sa promesse en dépit de plusieurs changements à la tête de l’armée et du gouvernement.

« Président diesel »

Ses partisans ont fait valoir son bilan, citant les réalisations, infrastructures routières, santé, eau potable, qui semblent en décalage avec la réalité : 1,5 million de personnes ont dû fuir leurs foyers à cause des violences djihadistes, et des milliers d’écoles ont dû fermer.

Fils de ministre, homme aux idéaux de gauche revendiqués à ses débuts en politique après des études en France, il profite dans les années 1980 de l’accession au pouvoir de Thomas Sankara, le père de la révolution d’inspiration marxiste, pour devenir directeur de la Banque internationale du Burkina avant même son trentième anniversaire.

Après l’assassinat de Sankara en 1987, il s’engage auprès du nouvel homme fort du Burkina, Blaise Compaoré. L’ascension est fulgurante : plusieurs fois ministre, premier ministre, président de l’Assemblée… Il est l’un des hommes clés du régime.

Considéré comme probable successeur de Compaoré, Roch Marc Christian Kaboré tombe brutalement en disgrâce en 2012 pour des raisons obscures.

Il claque la porte du parti au pouvoir en 2014 au crépuscule du régime — se faisant taxer d’opportunisme par ses détracteurs — et fonde son propre parti, le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP).

Un an plus tard, après une transition, il prend les rênes du Faso, agissant en prenant son temps, allant jusqu’à se faire surnommer le « président diesel ». Puis son « indolence » face à la menace sécuritaire est devenue un autre problème, selon ses opposants.

Il « est une sorte de roi fainéant qui multiplie les audiences et écoute dans son fauteuil sans prendre de décision », affirmait en 2020 une source diplomatique à Abidjan.

Coup d’État : le film des évènements

Incidents dans des manifestations

Samedi 22 janvier 2022, des incidents éclatent à Ouagadougou et dans d’autres villes du Burkina Faso entre les forces de l’ordre et des manifestants qui ont bravé une nouvelle fois l’interdiction de se rassembler pour protester contre l’impuissance des autorités face à la violence djihadiste qui ravage le pays depuis 2015.

Parfois mêlées à des affrontements intercommunautaires, les violences djihadistes ont fait depuis six ans plus de 2000 morts et contraint 1,5 million de personnes à fuir leur foyer.

Tirs dans des casernes

Le dimanche 23 janvier, des coups de feu retentissent dans plusieurs casernes du pays : dans le camp Sangoulé Lamizana, à la sortie ouest de Ouagadougou, dans le camp militaire de Baba Sy, à la sortie sud de la capitale, à la base aérienne proche de l’aéroport, ainsi que dans des casernes de Kaya et Ouahigouya (nord).

Le camp Sangoulé abrite la prison où est détenu le général Gilbert Diendéré, proche de l’ancien président Blaise Compaoré renversé en 2014. Condamné à 20 ans de prison pour une tentative de putsch en 2015, le général Diendéré est actuellement jugé pour son rôle présumé dans l’assassinat en 1987 de l’ancien président Thomas Sankara.

Le gouvernement du président Roch Marc Christian Kaboré reconnaît l’existence des tirs, mais dément « une prise de pouvoir par l’armée ».

Le pouvoir affirme que les institutions ne sont pas menacées « pour le moment ». Depuis mi-janvier, plusieurs militaires sont détenus pour des faits présumés de « tentative de déstabilisation des institutions ».

Siège du parti au pouvoir incendié

Alors que l’internet mobile vient d’être coupé, des partisans des mutins incendient à Ouagadougou le siège du parti au pouvoir, avant d’être dispersés par la police.

À l’extérieur de la caserne Sangoulé-Lamizana, une quarantaine de soldats tirent en l’air près de plusieurs centaines de personnes en liesse venues les soutenir.

Le périmètre autour de la caserne de la base aérienne est également bouclé par des soldats encagoulés tirant en l’air.

Revendications des mutins

Les militaires mutins réclament le « remplacement » des chefs de l’armée, des « moyens adaptés » dans la lutte contre les groupes djihadistes, ainsi qu’une meilleure prise en charge des blessés selon un enregistrement sonore parvenu à l’AFP. Ils ne demandent pas en revanche le départ du président.

Dans l’après-midi, des discussions se déroulent entre des représentants des mutins et le ministre de la Défense.

Couvre-feu, écoles fermées

Le 23 au soir, le président décrète un couvre-feu. Le ministère de l’Éducation annonce que les écoles resteront fermées les deux jours suivants.

Tirs près de la résidence du président

En fin de journée, des tirs sont entendus près de la résidence du président, ainsi que dans les camps militaires Sangoulé Lamizana et Baba Sy.

Le président arrêté par des soldats

Le 24, des soldats prennent position devant la Radio télévision du Burkina (RTB).

Le président est arrêté, détenu à la caserne Sangoulé Lamizana, de même que le chef du Parlement et des ministres, selon des sources sécuritaires.

Mais, selon une source gouvernementale, le président a été exfiltré de sa résidence dimanche soir par des gendarmes de sa garde avant l’arrivée d’éléments armés qui ont tiré sur les véhicules de son convoi.

Sur le compte Twitter de M. Kaboré, un message posté lundi, invite ceux qui ont pris les armes à les déposer dans l’intérêt supérieur de la Nation.

L’Union africaine (UA) condamne fermement la tentative de coup d’État tandis que le parti de M. Kaboré dénonce une tentative avortée d’assassinat du président.

L’UE et les États-Unis appellent à la libération du président Kaboré.

Des militaires annoncent avoir pris le pouvoir

Des militaires en uniforme annoncent à la télévision nationale avoir pris le pouvoir, s’engageant au « retour à un ordre constitutionnel dans un délai raisonnable ».

Lisant un communiqué du lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, un capitaine annonce également la fermeture des frontières, la dissolution du gouvernement, de l’Assemblée nationale et la suspension de la Constitution.

Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, condamne fermement le coup d’État militaire, appelle les auteurs à déposer les armes et à protéger l’intégrité physique du président.