(Khartoum) Sept manifestants ont été tués au Soudan lundi, l’une des journées les plus sanglantes de la répression de la mobilisation contre le pouvoir militaire qui ne faiblit pas depuis le putsch du général Abdel Fattah al-Burhane fin octobre.

Publié le 17 janvier
Agence France-Presse

Bravant un quadrillage sécuritaire serré et des troupes équipées d’armes lourdes, des milliers de Soudanais ont de nouveau scandé « Les militaires à la caserne » et « Le pouvoir aux civils » en tentant d’approcher du palais présidentiel à Khartoum, ou ailleurs dans le pays.

Dans la capitale, les partisans d’un pouvoir civil dans un pays sorti il y a moins de trois ans de trente années de dictature militaro-islamiste ont essuyé des tirs « à balles réelles », mais aussi une pluie de grenades lacrymogènes et assourdissantes et des tirs des canons à eau, rapportent des médecins.

Sept manifestants ont été fauchés par des tirs à balles réelles, précisent-ils.

L’émissaire de l’ONU au Soudan, Volker Perthes, a condamné « l’utilisation continue de balles réelles » pour réprimer les manifestations, et confirmé qu’au moins sept personnes ont été tuées et « des dizaines blessées ». L’ambassade américaine à Khartoum a critiqué « les tactiques violentes des forces de sécurité soudanaises ».

En tout, depuis le putsch du 25 octobre, 71 manifestants ont été tués. La police de son côté assure qu’un de ses généraux a été poignardé à mort jeudi par des manifestants qui, prévient-elle, seront jugés selon les lois d’exception de l’état d’urgence décrété le jour du coup d’État du chef de l’armée.

« Militaires à la caserne »

Dans un pays où militaires et paramilitaires sont déjà accusés d’exactions et notamment, récemment, du viol d’une dizaine de manifestantes, une nouvelle décision des généraux au pouvoir fait redouter le pire.  

Lundi, le Conseil de défense a annoncé la création d’une « force spéciale antiterroriste pour faire face à de potentielles menaces ».

Durant tout l’après-midi, les violences ont été continues : à Khartoum aux abords du palais présidentiel, l’ancien QG du dictateur Omar el-Béchir démis en 2019 sous la pression d’un soulèvement populaire, où siègent aujourd’hui les autorités de transition désormais aux mains du général Burhane.

Mais aussi dans les banlieues : à Omdourman, des manifestants brûlaient des pneus et dressaient des barricades pour couper des routes, tandis qu’à Khartoum-Nord, des milliers d’autres manifestants criaient « Les militaires à la caserne » et « Pas de retour en arrière possible », dans un pays resté sous la férule de l’armée quasiment en continu depuis son indépendance il y a 65 ans.  

Partout, les forces de l’ordre ont poursuivi les contestataires dans les rues environnantes à coups de grenades lacrymogènes et assourdissantes.

Elles attaquent également régulièrement blessés et médecins dans les hôpitaux, s’indigne l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).

Appel à la retenue

En soirée, des centaines de manifestants cherchaient à bloquer les rues de la capitale et de ses banlieues pour dénoncer la violence, tandis que le principal bloc civil, les Forces de la liberté et du changement (FLC), décrétait deux jours de désobéissance civile à compter de mardi.

Et la mobilisation ne se cantonne pas à la capitale dans ce pays de 45 millions d’habitants, l’un des plus grands d’Afrique.  

A Madani, par exemple, à 200 kilomètres au sud de Khartoum, « environ 2000 manifestants défilaient aux cris de “on ne veut que des civils au pouvoir” », a rapporté à l’AFP un témoin, Imed Mohammed.

Car le 25 octobre, le général Burhane a fait arrêter la plupart des civils qui partageaient le pouvoir avec l’armée. Ils ont été libérés depuis, mais le pays est toujours sans Parlement depuis la chute d’Omar el-Béchir et sans gouvernement depuis le putsch.  

Le général Burhane, qui s’est entouré de militaires et de civils sans passé militant, est donc de facto seul aux commandes du pays, l’un des plus pauvres du monde.

A New York, neuf des 15 pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU ont appelé « toutes les parties à la plus grande retenue », tandis que la mission des Nations unies à Khartoum tente d’organiser un dialogue pour relancer une transition vers la démocratie brutalement interrompue le 25 octobre.

Elle multiplie les rencontres avec acteurs du pouvoir, de la société civile, et même associations de femmes ou de jeunes, sans toutefois obtenir un accord pour des négociations directes ou indirectes entre toutes les parties dans l’immédiat.

L’envoyé spécial des États-Unis pour la Corne de l’Afrique David Satterfield et la secrétaire d’État adjointe Molly Phee ont, eux, entamé lundi une tournée en Arabie saoudite et au Soudan pour tenter de relancer le dialogue.

Les émissaires américains demanderont aux autorités au Soudan de « mettre fin à la violence » contre les manifestants, selon le Département d’État.

D’autre part, Washington a annoncé avoir remplacé son chargé d’affaires à Khartoum où les États-Unis n’ont plus d’ambassadeur depuis les années 1990.