Les campagnes publicitaires à l’effigie du ruban rouge demeurent légion dans ce pays d’Afrique. Et pour cause : avec des taux d’infection au VIH très élevés, c’est toujours la région de la planète la plus durement touchée par l’épidémie de sida. Portrait de la situation, en cette Journée mondiale du sida.

Publié le 1er déc. 2021
Sylvie St-Jacques Collaboration spéciale

En août dernier, dans un township de la région du Cap, en Afrique du Sud, un infirmier d’une clinique de vaccination différenciait la COVID-19 et le VIH, l’autre virus mortel qui plane dans ces parages.

« C’est difficile de comparer, a-t-il dit. La COVID-19 se répand facilement, mais ici, les gens continuent de mourir du sida. Le VIH touche de jeunes adultes sexuellement actifs, alors que cette nouvelle pandémie affecte davantage de personnes âgées, en termes de décès », a dit notre interlocuteur, qui a refusé de révéler son identité, de crainte que la journaliste de La Presse soit en réalité une complotiste.

En Afrique du Sud, 7,5 millions de personnes vivent avec le VIH ; on répertorie 200 000 nouvelles infections et 72 000 morts chaque année. Certes, le VIH-sida n’est plus aussi mortel qu’au tournant du millénaire au pays de Nelson Mandela – qui a lui-même perdu son fils Magkatho en 2005 aux mains de la maladie, un évènement qui l’a amené à devenir un militant de la lutte contre VIH-sida. Mais le libérateur de l’Afrique du Sud a concédé qu’il avait tardé à reconnaître la gravité de l’épidémie.

Au début des années 1990, Alan Whiteside, chercheur né en Eswatini, anciennement Swaziland, désormais établi en Grande-Bretagne, a fondé une équipe vouée à la lutte contre le VIH en Afrique du Sud. À l’époque de la transition vers la démocratie, explique-t-il, la prévalence de l’infection croissait rapidement, passant de 2 % à 8 % entre 1989 et 1994 et atteignant 28 % à la fin des années 1990. Alan Whiteside, qui, dès les années 1980, avait pressenti l’urgence d’agir, a eu du mal à convaincre les instances politiques que la crise du VIH-sida était une bombe à retardement en Afrique du Sud.

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB D’ALAN WHITESIDE

Alan Whiteside, chercheur et fondateur d’une équipe vouée à la lutte contre le VIH en Afrique du Sud

M. Whiteside établit, lui, certains parallèles entre les deux pandémies. Il parle des mobilisations qui ont fédéré les groupes de militants du monde occidental, du militantisme et du fait que la COVID-19 n’a pas été soutenue de la même manière par les groupes de pression. Pour ce chercheur, le fait de ne pas tirer des leçons de la pandémie du VIH pour comprendre la COVID-19 est une occasion manquée.

La COVID-19, c’est un peu le VIH sur les stéroïdes, dans sa façon d’infecter les gens beaucoup plus rapidement. Une autre des similarités, c’est l’immense stigmate qui accompagne la maladie.

Alan Whiteside, chercheur

D’une pandémie à une autre, le complot et le déni

Dans son ouvrage Le deuil et la lumière, le journaliste Yanick Villedieu revient sur le déni du président Thabo Mbeki – successeur de Nelson Mandela – qui, au tournant des années 2000, soit au plus fort de la crise du VIH-sida en Afrique du Sud, a choqué le monde entier avec ses positions face au virus. À cette période, l’épidémie touchait plus de 4 millions de personnes.

PHOTO TIKSA NEGERI, ARCHIVES REUTERS

Thabo Mbeki, président sud-africain de 1999 à 2008

« Pour le président Mbeki, la cause du sida est non pas un virus, mais bien la ‟pauvreté extrême” héritée du passé colonial et de l’apartheid. Et même plus : il a avancé l’idée selon laquelle les symptômes du sida sont un effet secondaire des médicaments antirétroviraux créés par les compagnies pharmaceutiques occidentales », écrit Villedieu.

Deux pandémies, même diffusion de messages de complot et de déni ? Pas tout à fait, tempère Alan Whiteside, qui explique comment les modes de communication brouillent les cartes.

« Dans les années 1980 et 1990, la publication d’ouvrages sur le VIH et le sida, en dehors des sciences, surgissait lentement. […] Bien que nous ayons oublié ce chapitre aujourd’hui, il y avait aussi des négationnistes, des fous et des conspirationnistes à l’époque. Certains scientifiques étaient persuadés que la science nous donnerait les outils (médicaments ou méthodes de prévention) pour arrêter la pandémie. Malheureusement, la pandémie de COVID-19 est similaire, à ceci près que les informations (erronées) sont publiées et diffusées beaucoup plus rapidement et sont moins réglementées à l’ère des réseaux sociaux. »

Le variant Omicron isole l’Afrique du Sud

La panique a gagné la planète depuis l’annonce par des scientifiques sud-africains de la découverte du variant Omicron, nouveau variant hautement contagieux de la COVID-19. La réaction a été intense et immédiate, avec la décision de plusieurs pays d’interdire sur leurs territoires l’arrivée de voyageurs en provenance de l’Afrique australe. Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a jugé « injustes » ces restrictions de voyage.

Pour le chercheur Alan Whiteside, qui s’intéresse de près au développement du variant Omicron et à ses potentielles comorbidités avec le VIH, une telle réactivité de la part de la communauté internationale est à la fois exagérée et susceptible de creuser davantage le fossé entre le Nord et le Sud. Même s’il peut apparaître prudent d’interdire les déplacements, les impacts de telles mesures ne sont pas à négliger.

Depuis mars 2020, la crise de la COVID-19 a eu des impacts dévastateurs sur l’Afrique du Sud, avec une forte hausse du taux de chômage et une campagne de vaccination qui peine à prendre son erre d’aller. Le tourisme représentait 3 % de son PIB avant mars 2020. « Les enfants ne sont pas allés à l’école, observe Alan Whiteside, les revenus de familles entières ont été sacrifiés et des classes de citoyens sont tombées dans la grande précarité. »

Il est très facile de stopper le tourisme international, mais beaucoup plus difficile de relancer la machine. Si le variant Omicron s’avère moins grave qu’on le craint, les dommages causés seront irréparables.

Alan Whiteside, chercheur

Alan Whiteside estime que le monde évolue en ce moment dans un contexte de « nationalisme global » où les politiques des pays riches se font aux dépens de celles du Sud. « De plus, les scientifiques sud-africains hésiteront désormais à partager rapidement leurs résultats. »

Pour le documentariste et thérapeute Murray Nossel, qui a travaillé de près avec des séropositifs à New York comme en Afrique du Sud, garder en tête que la vie continue, même si on est condamné à mourir, doit être au cœur de l’approche de tous ceux qui sont préoccupés par la lutte contre le VIH-sida. « Quand je suis arrivé dans ce travail avec le prisme de la psychologie et ma vision ignorante des choses, je croyais qu’il fallait que j’amène les gens à se protéger pour protéger les autres. J’ai compris que non : personne ne doit mettre sa vie sur pause jusqu’à sa mort. »

19 %

Taux d’infection au VIH de la population en Afrique du Sud

37 %

Taux d’infection au VIH de la population en Eswatini, l’ancien Swaziland

Source : ONUSIDA