Près de 300 écolières enlevées la semaine dernière au Nigeria ont été libérées mardi. Depuis décembre, les enlèvements de masse sont devenus de plus en plus fréquents dans ce pays frappé par les tensions et les inégalités. Retour sur un « commerce » lucratif.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

Comment les écolières ont-elles été libérées ?

Les 279 élèves d’un pensionnat du nord-ouest du Nigeria, enlevées vendredi dernier, ont été relâchées mardi, en « bonne santé », selon le gouverneur de l’État de Zamfara, où se trouve l’école. Même si les autorités démentent le paiement de rançons, de nombreux experts estiment que c’est une pratique courante. L’émoi causé par ces enlèvements, notamment à l’étranger, représente une pression supplémentaire sur le gouvernement, ce qui l’incite à négocier, estime John Campbell, expert rattaché au centre de réflexion américain Council on Foreign Relations. « En attaquant les enfants dans les écoles, il devient possible d’obtenir un paiement de rançon par l’État ou le gouvernement fédéral », note cet ancien ambassadeur des États-Unis au Nigeria. Un rapport de la firme nigériane SBM Intelligence publié l’an dernier évaluait à « au moins 18,34 millions » de dollars américains le total des sommes payées à des kidnappeurs entre janvier 2016 et mars 2020, sans préciser leur provenance ; les sommes demandées pouvaient varier de 1000 $ US à 150 000 $ US. M. Campbell dit douter de l’exactitude de ce total, qu’il juge trop peu élevé. « Tout le processus est voilé par le secret, parce que le paiement de rançons est illégal au Nigeria », rappelle-t-il.

Qu’ont de particulier les récents enlèvements ?

« Ce qui frappe maintenant, c’est la fréquence et l’ampleur de ces kidnappings, qui sont inhabituelles », dit Olabanji Akinola, professeur adjoint de science politique à l’Université Algoma, à Sault-Sainte-Marie, et titulaire d’un doctorat interdisciplinaire. La libération mardi des jeunes filles est survenue quelques jours après celle d’une quarantaine d’enfants et d’adultes enlevés à la mi-février dans un établissement scolaire. En décembre, un peu plus de 300 garçons, également pensionnaires, ont été kidnappés par des hommes armés avant d’être relâchés. « Ils ne choisissent pas des élèves qui vont à l’école chaque jour, souligne le spécialiste, lui-même originaire du Nigeria. Ils choisissent des pensionnats, dans des endroits reculés, difficiles d’accès, près de forêts. Ils font marcher les élèves jusqu’à ce qu’ils atteignent l’endroit [où ils les gardent]. »

PHOTO SUNDAY ALAMBA, ASSOCIATED PRESS

Un dortoir désert du pensionnat de l’école de Zamfara, où des hommes armés ont enlevé près de 300 écolières.

Qui est visé par les enlèvements ?

Si la nouvelle de centaines d’enfants enlevés à l’école suscite une vive réaction, ce ne sont pas les seules cibles des kidnappeurs, qui sévissent depuis des années, rappelle Olajumoke (Jumo) Ayandele, consultante en recherche à l’Armed Conflict Location and Event Data Project. « Il y a des officiels du gouvernement, des leaders traditionnels, des proches du gouvernement, des gens que ces groupes savent qu’ils peuvent enlever pour obtenir une rançon, dit-elle. Avec la COVID, c’est difficile économiquement, il n’y a pas tant d’emplois disponibles, et avec l’absence de sécurité dans certaines régions, ça a mené à une augmentation des enlèvements pour rançons. » Dans les régions du nord, la pauvreté extrême toucherait plus de 80 % des habitants. Conjuguée à la « rupture de l’autorité formelle et informelle, avec un arrière-plan d’insurrection », elle explique le recours de certains groupes aux enlèvements, selon John Campbell.

Qui sont les responsables ?

En 2014, l’enlèvement dans le nord-est du Nigeria de 276 jeunes filles par le groupe terroriste Boko Haram avait secoué le monde, donnant naissance au mot-clé #BringBackOurGirls, repris notamment par des célébrités américaines. À ce jour, 173 d’entre elles seraient toujours portées disparues. D’autres groupes s’en inspireraient pour tenter d’obtenir de l’argent. « La réaction internationale a donné une légitimité à Boko Haram, et cette légitimité lui a donné un pouvoir de négociation. Ce sont maintenant des stratégies et des tactiques que d’autres groupes utilisent », souligne Mme Ayandele, titulaire d’un doctorat de l’Université Rutgers. Les responsables des derniers enlèvements sont désignés comme des « bandits » par les autorités. Les experts estiment qu’il s’agirait de criminels, sans les motifs idéologiques d’organisations comme la djihadiste Boko Haram.

IMAGE TIRÉE DU COMPTE TWITTER DE MICHELLE OBAMA

Alors première dame des États-Unis, Michelle Obama avait donné son appui au mouvement #BringBackOurGirls

Quel impact ces enlèvements ont-ils au Nigeria ?

« Ça a un impact important sur l’éducation », note Olabanji Akinola. Même si l’éducation primaire est officiellement gratuite et obligatoire, près de 40 % des enfants de 6 à 11 ans ne vont pas à l’école régulièrement, selon l’UNICEF. Des millions d’enfants, dans ce pays le plus populeux du continent africain, avec ses 206 millions d’habitants, sont donc privés d’éducation. La vague d’enlèvements, combinée aux défis actuels de la COVID-19, risque de faire augmenter cette statistique. Des dizaines d’écoles ont été fermées dans différents États en raison du risque sécuritaire. « L’éducation des filles – et même l’éducation des garçons –, l’éducation occidentale ne sont pas encouragées dans cette partie du pays, ajoute M. Akinola. Ceux qui se présentent à l’école sont ceux qui sont assez braves pour prendre ce risque. »

Avec l’Agence France-Presse