Les enlèvements massifs d’élèves se multiplient au Nigeria, suscitant la colère de populations isolées du centre et du nord-ouest du pays qui dénoncent l’incapacité du gouvernement central à les protéger face aux actions de groupes criminels armés en quête de rançons.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Un nouveau drame s’est produit vendredi, peu après minuit, heure locale, dans l’État de Zamfara, où 317 filles fréquentant une école secondaire ont été emmenées sans que les résidants terrorisés puissent intervenir.

Une cinquantaine d’élèves fréquentant l’établissement ont réussi à se soustraire aux ravisseurs, qui sont repartis à bord de camionnettes.

PHOTO IBRAHIM MANSUR, ASSOCIATED PRESS

Des hommes armés ont enlevé 317 adolescentes fréquentant une école secondaire dans l’État de Zamfara, vendredi.

Les autorités locales ont demandé aux parents consternés de ne pas paniquer tandis qu’une équipe de forces de sécurité « lourdement armées » était déployée dans la région pour soutenir la recherche des otages.

Il s’agit du troisième enlèvement massif d’élèves à survenir dans la région en trois mois, témoignant du sentiment d’impunité de « bandits » qui voient dans les écoles une cible facile.

PHOTO SUNDAY ALAMBA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Certains des garçons d’un établissement de l’État de Katsina qui ont été libérés par leurs ravisseurs, en décembre dernier. Le groupe islamiste Boko Haram avait réclamé l’enlèvement massif.

En décembre, 300 garçons d’un établissement de l’État de Katsina avaient été enlevés avec le même modus operandi avant d’être relâchés quelques jours plus tard. Des informations voulant que le gouvernement ait versé une rançon ont circulé dans les médias malgré les démentis officiels.

Une autre opération est survenue en février dans l’État de Niger, où 42 personnes fréquentant un pensionnat, dont 27 élèves, ont été enlevées. Elles n’ont toujours pas été retrouvées.

Le président du Nigeria, Muhammadu Buhari, a décrit l’enlèvement survenu vendredi comme un acte « inhumain » et promis de ne pas céder au « chantage » des ravisseurs, qui rappellent par leurs actions l’enlèvement en 2014 de 276 filles d’une école du nord-ouest du pays par le groupe islamiste Boko Haram.

Anietie Ewang, analyste de Human Rights Watch (HRW) établie à Lagos, a indiqué vendredi en entrevue que le gouvernement « était dépassé » par les évènements, qui représentent « une source d’embarras sur les plans tant national qu’international » pour le chef d’État.

Le ministre de la Défense, Bashir Salihi Magashi, a témoigné de cette irritation il y a un mois en avisant les populations locales de ne pas se comporter comme des « trouillards » face aux criminels, suscitant l’indignation.

« Ils cherchent une excuse pour rejeter la faute et ne pas avoir à assumer leur responsabilité face à la situation » sécuritaire, relève Mme Ewang.

Grande latitude pour les groupes criminels

Bien que le président Buhari ait fait du rétablissement de la sécurité un des principaux axes de son programme politique, la présence des forces de l’ordre demeure limitée dans plusieurs régions rurales, ce qui donne aux groupes criminels une grande latitude pour frapper.

PHOTO AFOLABI SOTUNDE, ARCHIVES REUTERS

Muhammadu Buhari, président du Nigeria

Mme Ewang note que rien ne permet de confirmer pour l’heure que les ravisseurs à l’origine des enlèvements des derniers mois sont liés à Boko Haram, même si le groupe islamiste, qui sévit normalement plus à l’ouest, avait officiellement revendiqué l’opération menée dans l’État de Katsina.

En l’absence de « preuves concluantes », il faut se garder de prêter foi aux déclarations du groupe islamiste, qui peut chercher à récupérer l’évènement à des fins de propagande, relève l’analyste.

La méfiance est aussi de mise, dit-elle, face aux assurances du gouvernement voulant qu’aucune rançon ne soit versée.

« Il faut plus de transparence à ce sujet. Si la rhétorique dans la population est que le gouvernement a payé [une rançon en décembre], c’est une incitation pour que d’autres groupes criminels lancent des attaques », relève la représentante de Human Rights Watch.

Les problèmes de sécurité dans le nord du pays surviennent après que d’importantes manifestations eurent lieu l’automne passé à Lagos et dans plusieurs autres grandes villes du pays pour dénoncer la violence et la corruption d’unités policières opérant parfois elles-mêmes comme des bandes criminelles.

« On ne se retrouve pas vraiment dans une situation où les gens ont espoir d’être sauvés par les autorités », conclut Mme Ewang.

Indignation internationale en 2014

Le groupe islamiste Boko Haram, qui sévit toujours dans le nord-ouest du Nigeria, a frappé les esprits en avril 2014 en enlevant 276 filles qui étudiaient dans une école gouvernementale située à Chibok, dans l’État de Borno. Le chef des ravisseurs avait déclaré quelques jours plus tard dans une vidéo que les otages seraient réduites à « l’esclavage », alimentant un sentiment d’indignation qui a largement débordé les frontières du pays et du continent africain. Un groupe local a lancé le mouvement « Bring back our girls », qui a rapidement reçu l’appui de personnalités politiques et médiatiques du monde occidental. Une cinquantaine des élèves capturées ont pu s’échapper et une centaine ont été relâchées plusieurs années plus tard à l’issue de négociations avec l’organisation terroriste. Plus d’une centaine sont toujours portées disparues.