(La Haye) La procureure générale de la Cour pénale internationale (CPI) a indiqué vendredi avoir suffisamment de preuves pour ouvrir une enquête sur les violences au Nigeria commises à la fois par les rebelles djihadistes et les forces de sécurité.

Jan HENNOP
Agence France-Presse

« À la suite d’une procédure rigoureuse, je peux annoncer aujourd’hui que les critères statutaires pour ouvrir une enquête sur la situation au Nigeria sont remplis », a déclaré Fatou Bensouda dans un communiqué depuis le siège de la CPI à La Haye.

Cette annonce intervient alors que la violence continue de faire des ravages dans le nord-est du Nigeria, où au moins 76 travailleurs agricoles ont été massacrés voici deux semaines par le groupe djihadiste Boko Haram.

Les procureurs de la CPI avaient ouvert une enquête préliminaire sur la situation au Nigeria en 2010, mais Mme Bensouda demande désormais l’accord des juges pour lancer formellement une enquête complète.

La procureure se réfère à des actes commis par Boko Haram et les groupes qui en sont issus. En 11 années d’insurrection, ils sont responsables de la mort d’au moins 36 000 personnes et de quelque deux millions de déplacés, selon les chiffres de l’ONU.

Boko Haram et ses factions ont commis « des actes qui constituent des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre », tels que meurtres, viols, esclavage sexuel, tortures et actes de cruauté, a déclaré Mme Bensouda.

Mais tandis que la « grande majorité » des crimes ont été commis par des auteurs non-étatiques, « nous avons aussi des bases raisonnables pour croire que des membres des forces de sécurité nigérianes ont commis des actes constituant des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre », a-t-elle poursuivi.

Insurrection islamiste depuis 2009

Ces actes incluent des meurtres, viols, tortures, actes de cruauté ainsi que disparitions forcées, transferts sous la contrainte de populations et attaques visant des civils.

Une enquête complète menée par la CPI, créée en 2002 pour juger les crimes les plus atroces, pourrait entraîner des poursuites dans ce pays pétrolier d’Afrique miné depuis 2009 par l’insurrection de Boko Haram.

Selon Mme Bensouda, le Nigeria a fait des efforts pour poursuivre en justice les combattants djihadistes qui avaient été arrêtés, pour « la plupart des subalternes », tandis que les autorités militaires lui ont affirmé qu’ils avaient « examiné et rejeté les allégations contre leurs propres troupes ».

« J’ai donné beaucoup de temps pour que ces procédures judiciaires progressent », gardant à l’esprit le principe complémentaire de la CPI, qui implique que la Cour se saisira uniquement d’enquêtes et de poursuites si un membre de l’État ne peut ou ne veut pas le faire, a-t-elle indiqué.

« Nous estimons qu’aucune de ces procédures n’implique, même indirectement, une forme de conduite ou une catégorie de personnes susceptible d’être au centre de mes enquêtes », a-t-elle ajouté.

L’ONG Amnistie internationale a salué la démarche de la procureure.

« Action immédiate »

« Après des années à appeler la procureure de la CPI à ouvrir une enquête complète, il s’agit du premier pas significatif vers la justice que nous voyons pour les victimes de crimes atroces commis par toutes les parties au conflit dans le nord-est du Nigeria » a réagi Netsanet Belay, directeur de la recherche et du plaidoyer à Amnistie.

Amnistie a toutefois demandé à ce que cette « étape importante » soit suivie d’une « action immédiate pour ouvrir une enquête complète ».

Le 28 novembre, au moins 76 agriculteurs travaillant dans des rizières ont été assassinés à une dizaine de kilomètres de Maiduguri (nord-est) par des dizaines d’hommes armés qui les ont attachés avant de les égorger. Boko Haram a affirmé avoir lancé cette attaque pour venger certains de ses combattants arrêtés et livrés par des villageois aux autorités.

PHOTO AUDU MARTE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Depuis 2016, le groupe Boko Haram s’est divisé en deux factions : celle d’Abubakar Shekau, le chef historique du groupe, et l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), affilié à l’EI.

L’armée cible particulièrement le groupe ISWAP, installé autour du lac Tchad, qui a lancé de grandes attaques contre les militaires.

Lundi, dix soldats nigérians ont été tués et un autre a été pris en otage lors d’affrontements avec des djihadistes dans l’État de Borno (nord-est). Les affrontements ont éclaté lorsqu’un groupe de soldats a attaqué un camp de combattants de l’ISWAP.

Le village d’Alagarno, à 150 km de la capitale régionale de Maiduguri, est un bastion de l’ISWAP qui a récemment multiplié ses attaques contre des civils.