L’ex-dictateur Omar el-Béchir doit rendre des comptes à la justice soudanaise relativement au coup d’État qui l’avait mené à la tête du pays il y a 30 ans.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Le procès ayant débuté mardi à Khartoum est présenté comme une avancée importante par le gouvernement transitoire aujourd’hui au pouvoir, mais soulève des interrogations quant à la volonté des autorités locales de transférer l’homme de 76 ans à la Cour pénale internationale.

Le tribunal situé à La Haye veut le juger pour génocide et crimes contre l’humanité relativement aux exactions survenues lors de la crise du Darfour au début des années 2000.

Des centaines de milliers de personnes avaient été tuées et des millions d’autres déplacées à la suite d’un soulèvement étouffé par l’armée avec l’aide de milices arabes.

Les dirigeants du gouvernement soudanais, qui regroupe des civils et des militaires, avaient donné l’assurance en février qu’ils collaboreraient avec la CPI, mais la procureure générale de l’organisation a indiqué en juin au Conseil de sécurité des Nations unies n’avoir reçu aucune nouvelle du pays.

Marc Lavergne, spécialiste du Soudan au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en France, estime que le gouvernement transitoire veut apparemment « charger Omar el-Béchir de tous les maux » et « dédouaner » ce faisant les membres de l’élite politique et militaire qui demeurent au pouvoir après avoir joué un rôle clé dans son régime, y compris dans la région du Darfour.

PHOTO MOHAMED NURELDIN ABDALLAH, ARCHIVES REUTERS

Le général Mohamed Hamdan Dagalo

Le stratagème sert notamment les intérêts du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemidti », qui chapeaute les Forces de soutien rapide (FSR) formées à partir des milices arabes ayant commis des exactions dans la région.

« C’est lui, l’homme fort du Soudan aujourd’hui », souligne M. Lavergne, qui doute de la volonté du militaire de voir Omar el-Béchir transféré à la CPI.

Les anciens associés du dictateur « n’ont pas envie de le voir déballer tout ce qu’il y a pu avoir comme compromissions au sein du régime », indique le chercheur, qui s’attend à ce que Khartoum fasse valoir la nécessité de gérer au Soudan même les suites judiciaires de la chute d’Omar el-Béchir.

Vers un véritable système judiciaire au pays ?

Marie Lamensch, qui est rattachée à l’Institut montréalais d’études sur le génocide et les droits de la personne de l’Université Concordia, pense que le gouvernement envoie un « signal important » en cherchant à juger l’ex-dictateur pour son rôle dans le coup d’État, en même temps qu’une vingtaine d’autres accusés.

L’initiative, qui fait suite à un autre procès pour corruption ayant valu une peine d’emprisonnement de deux ans en décembre à Omar el-Bachir, envoie, dit-elle, le message à la population que les autorités veulent édifier un véritable système judiciaire dans le pays.

La démarche ne devrait pas pour autant empêcher le régime de collaborer avec la CPI, souligne Mme Lamensch, qui déplore la « résistance » manifestée par certains militaires à ce sujet.

Le gouvernement transitoire a été constitué après que des manifestations d’envergure eurent mené à la chute du dirigeant soudanais en 2019. Il doit théoriquement demeurer en place trois ans jusqu’à la tenue d’élections.

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Manifestation prodémocratie tenue le 30 juin dernier à Khartoum

Besoins non comblés

M. Lavergne note que ses membres ont « du mal à répondre aux besoins de la population », qui doit composer avec de graves difficultés économiques.

Des « réformettes » ont été entreprises, mais le plus gros reste à faire, souligne le chercheur, qui soupçonne les militaires de vouloir utiliser les civils au sein du gouvernement pour se donner une bonne image auprès de la communauté internationale et pour faciliter l’obtention d’une aide économique appréciable.

Le spécialiste du CNRS pense que Mohamed Hamdan Dagalo attend que le régime civil échoue pour prendre ouvertement le pouvoir dans le pays. « Mais l’histoire n’est pas encore écrite », prévient-il.

Mme Lamensch se dit « plus optimiste ». Elle estime que le mouvement populaire ayant précipité la chute d’Omar el-Béchir demeure puissant et pourrait avoir un effet déterminant si les militaires tentent de reprendre carrément le contrôle de l’État.