(Harare) Le Zimbabwe a observé samedi sans grand enthousiasme une première journée de deuil officiel en hommage à l’ancien président Robert Mugabe, décédé la veille à 95 ans, toujours divisé sur l’héritage de son héros de l’indépendance devenu despote.

Susan NJANJI et Béatrice DEBUT
Agence France-Presse

Dans la capitale, Harare, les drapeaux étaient en berne mais tous les magasins sont restés ouverts. La plupart des habitants semblaient indifférents à la disparition de l’ancien chef de l’État, davantage préoccupés par leur survie dans un pays plongé depuis vingt ans dans une interminable crise économique.

« Pourquoi être en deuil quand on souffre comme ça ? »,  a demandé Ozias Puti, 55 ans, derrière son petit étal de rue, encombré de gingembre, de paprika et de curry.

« Il a détruit le pays. Et maintenant qu’il est parti, nous n’avons plus rien. À cause de lui », a-t-il ajouté, « ça fait mal ».

« La seule bonne chose qui est arrivée au Zimbabwe, c’est d’être le témoin de sa mort », a griffé l’employé d’un loueur de voitures qui a préféré taire son nom. « On n’est pas triste pour le vieil homme », a-t-il insisté, « si je vais à ses funérailles, c’est uniquement pour m’assurer qu’il est bien mort ».

Quelques grappes de personnes se sont toutefois rassemblées samedi matin dans la capitale pour célébrer leur héros. « On est triste car il était notre premier président », a témoigné auprès de l’AFP Ogriver Jeure, vêtu d’un tee-shirt à l’effigie du disparu.  

Il « a permis à la plupart des Zimbabwéens d’accéder à l’éducation et d’avoir des bourses », a expliqué Comrade Bhobhi. « Évidemment il a aussi échoué dans certains domaines, mais sur le plan de l’éducation il a vraiment réussi ».

Funérailles

« On n’aura jamais un président comme Mugabe, qui pendant son règne a eu le cran de dire en face aux Britanniques qu’ils étaient “stupides” », a ajouté Vivian Jena, en écho aux relations exécrables que l’ex-puissance coloniale a entretenues avec le régime Mugabe.

Aucune information n’a filtré sur la date du rapatriement de la dépouille et celle de ses funérailles, attendues dans les prochains jours.  

Robert Mugabe s’est éteint vendredi « entouré de sa famille » dans un hôpital de Singapour, où il a été hospitalisé cette semaine, selon un proche de sa famille.

Certains de ses proches ont commencé à se réunir dans le village de Zvimba, près d’Harare, où l’ancien président possédait une propriété, selon son neveu, Léo Mugabe.

Vendredi soir, le président Emmerson Mnangagwa, qui a succédé en 2017 à Robert Mugabe à la faveur d’un coup de force de l’armée, a rendu un hommage appuyé à une « icône ».

Il a décrété un deuil dans tout le pays jusqu’aux funérailles, en l’honneur a-t-il dit d’un des derniers « pères de l’indépendance » en Afrique.

« Espoirs trahis »

De nombreux pays africains et la Chine ont également rendu un hommage appuyé et unanime au « libérateur » du Zimbabwe, tandis que le Royaume-Uni et les États-Unis se sont montrés très critiques de son régime « autocratique » selon Londres.

Robert Mugabe a « trahi les espoirs de son peuple », a affirmé Washington, dénonçant « ses violations des droits humains et sa mauvaise gestion économique qui a appauvri des millions » de Zimbabwéens.

Robert Mugabe avait pris les rênes de l’ex-Rhodésie, devenue indépendante, en 1980.  Pendant son règne de trente-sept ans, l’un des plus longs sur le continent africain, il est passé du statut de père de l’indépendance et ami de l’Occident à celui de tyran qui a provoqué l’effondrement économique de son pays.  

À sa chute en novembre 2017, sous la pression de l’armée, de son parti et de la rue, il a laissé un pays à l’économie exsangue, où le chômage dépasse les 90 %.

Pour Amnistie international, « tout en se présentant comme le libérateur du Zimbabwe, Robert Mugabe a infligé des dommages durables à son peuple ».

The Elders (Les aînés), un groupe de personnalités mondialement reconnues usant de leur influence pour promouvoir la paix, a exhorté les Zimbabwéens à retrouver leur optimisme.

« Le Zimbabwe fut dans l’Afrique australe un phare de la lutte contre le colonialisme et l’oppression raciste », a dit l’une d’elles, la Mozambicaine Graça Machel. « Je suis convaincue que le Zimbabwe peut retrouver la voie d’un avenir en paix et démocratique ».