La vague de protestations pacifiques qui perdure depuis février en Algérie s’enfle avec les succès récents de l’équipe nationale de soccer. Et aujourd’hui, avec la présence de l’équipe en finale de la Coupe d’Afrique des nations, la fièvre patriotique algérienne atteint des sommets.

Mayssa Ferah
La Presse

L’ambiance est plus festive que d’habitude à Alger et dans plusieurs villes du monde où on retrouve une importante diaspora algérienne. La raison : l’équipe nationale de soccer pourrait remporter la finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) cet après-midi.

Selon Naïma Abbes, on ne peut passer à côté des signes de soutien à l’équipe nationale, des drapeaux algériens dans chaque quartier et des graffitis à saveur politique qui rendent hommage aux différents joueurs. « Les rues sont bondées, parfois immobilisées, on entend les chants. Il y a une belle ambiance », a-t-elle expliqué hier, d’Alger, où nous l’avons jointe.

En parallèle, le pays vit un moment historique : le mouvement qu’on appelle « Hirak » mobilise depuis des mois une grande partie de la population, qui demande un changement de régime. Les groupes de supporteurs de soccer ont inspiré ces revendications spontanées. Ils sont nombreux en Algérie, où soccer et politique sont indissociables.

Ces chefs de file, on les appelle les « Ultras ». Ce sont de super fans de soccer algérien. Maher Mezahi, journaliste et spécialiste du soccer algérien, considère qu’ils sont les précurseurs du Hirak. Les chansons qu’ils ont créées dans les stades sont maintenant les hymnes de la contestation, a-t-il dit hier.

Suivre l’élan

« Les performances de l’équipe nationale suivent l’élan de la révolution en cours », dit Mahfoud Amara, professeur de politique et de gestion du sport à l’Université du Qatar, joint par La Presse hier.

Naïma Abbes craignait pour sa part que le Hirak ne s’essouffle, mais les victoires récentes lui ont donné un deuxième souffle.

Les supporteurs ont su tirer profit du fait qu’ils se sont réunis par milliers dans un stade et en ont fait un espace de discussion libre. « Ils se sont appropriés un espace en exprimant leurs frustrations. Dans les médias et la sphère publique, cette liberté d’expression est moindre », observe Maher Mezahi.

« Le stade, c’est l’endroit par excellence pour parler librement. Les chansons revendicatrices sont nées au stade », dit Nabil Abdelkafi, supporteur et grand fan de soccer algérien qui habite la capitale. Ces « fans de foot », ils « chantent leur misère », selon lui. Aucun sujet n’est épargné dans les chansons au rythme entraînant, que beaucoup d’Algériens connaissent par cœur : chômage en hausse, prix exorbitants des logements, société frauduleuse et corruption généralisée.

Les supporteurs sont influents et créatifs. Ils touchent les gens avec des paroles accessibles et expressives, en dialecte. La Casa del Mouradia [nom du palais présidentiel] est l’exemple le plus connu.

Mahfoud Amara, de l’Université du Qatar

« Le stade de soccer a toujours été un lieu de discours politique en Algérie, même avant l’indépendance », a expliqué à La Presse Mahfoud Amara. À l’époque coloniale, les Algériens assistaient aux matchs pour appuyer les joueurs musulmans dits « indigènes ». Ils scandaient des slogans favorables au mouvement nationaliste algérien. L’équipe nationale a été fondée en exil par le Front de libération nationale (FLN) et symbolisait alors le combat pour l’indépendance du pays. « Dans les années 80, les stades sont devenus un endroit où les jeunes expriment leurs opinions contre le régime, sans intermédiaire ou censure », poursuit M. Amara.

En faisant de l’arène sportive un lieu de contestation politique, ils évitaient une confrontation directe avec les instances qu’ils critiquent, dit M. Amara.

Ambiance festive

Les supporteurs de l’équipe nationale sont au comble de l’excitation, car c’est la première fois que la formation se qualifie pour une finale depuis près de 30 ans. Certains joueurs de l’équipe ont ouvertement montré leur appui au mouvement et leur volonté de gagner pour le peuple qui manifeste chaque vendredi depuis février, ajoute Maher Mezahi.

On attend de 10 000 à 15 000 supporteurs algériens au Caire, où a lieu la partie aujourd’hui. Qu’ils gagnent ou qu’ils perdent, les joueurs seront accueillis en héros à leur retour au bercail, assure M. Mezahi. « Ils ont apporté au peuple tellement de joie et d’espoir après six mois d’incertitude politique. Nos politiciens sont décevants, mais nos sportifs ne le sont pas » a dit à La Presse le spécialiste, en direct du Caire.

De la chanson de stade à l’hymne social

Mal-être de la jeunesse, mépris des élites, chômage de masse : La Casa del Mouradia, chant de supporteurs composé en 2018, est devenu l’un des hymnes des manifestants contre la prolongation du mandat de l’ex-président algérien Abdelaziz Bouteflika, et plus largement du « système » au pouvoir. Extraits : « Le premier [mandat], on dira qu’il est passé, ils nous ont eus avec la décennie [noire]/Au deuxième, l’histoire est devenue claire, la Casa d’El Mouradia/ Au troisième, le pays s’est amaigri, la faute aux intérêts personnels/Au quatrième, la poupée est morte et l’affaire suit son cours […]/Le cinquième [mandat] va suivre, entre eux l’affaire se conclut. » Si le cinquième mandat n’a finalement pas eu lieu, le chant reste au cœur des « vendredire », manifestations de masse ininterrompues ayant lieu en fin de semaine, contre le régime installé au palais d’El Mouradia, siège de la présidence. 

— D’après l’Agence France-Presse