Jacob Zuma, ex-président de l’Afrique du Sud, a cherché à se poser en victime hier devant une commission d’enquête responsable de faire toute la lumière sur les allégations de corruption qui ont précipité sa chute politique. Son témoignage survient alors que partisans et opposants du sulfureux politicien au sein du Congrès national africain (ANC) continuent de se déchirer en coulisses.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Qu’est-ce qui a mené à la création de la commission ?

Alors qu’il était toujours au pouvoir en 2016, l’ancien président de l’Afrique du Sud avait fait tout ce qu’il pouvait pour bloquer la sortie d’un rapport explosif de Thuli Madonsela, ex-médiatrice de la République. Elle y dénonçait la « capture de l’État » par le chef d’État et ses proches, visant plus particulièrement une famille de riches milliardaires indiens, les Gupta, soupçonnés d’avoir acquis avec son aide une influence indue sur l’exécutif et l’appareil gouvernemental. Un remaniement forçant le départ en 2017 d’un ministre jugé trop peu conciliant à leurs demandes a ajouté à la polémique, ce qui a précipité le départ de Jacob Zuma de la direction de l’ANC et la mise sur pied d’une commission d’enquête.

PHOTO GUILLEM SARTORIO, AGENCE FRANCE-PRESSE

Des partisans de l’ex-président de l’Afrique du Sud Jacob Zuma se sont rassemblés hier durant la commission d’enquête responsable de faire la lumière sur les allégations de corruption qui ont précipité sa chute politique, à Johannesburg.

Qu’a révélé le travail de la commission à ce jour ?

Depuis le début de ses travaux, il y a près d’un an, la commission a entendu des dizaines de gens d’affaires, d’élus et de fonctionnaire qui ont mis en lumière moult agissements de la part de l’ex-président et des Gupta. Un ancien vice-ministre des Finances, Mcebisi Jonas, a notamment témoigné que la famille indienne avait pris contact avec lui en 2015 pour lui proposer de remplacer son supérieur en contrepartie de l’assurance qu’il favoriserait les intérêts de leurs entreprises dans l’attribution de contrats étatiques. La proximité des Gupta avec Jacob Zuma et son fils était généralement comprise comme une confirmation de l’étendue de leur influence et leur aurait permis de peser sur de nombreuses nominations au sein de sociétés d’État jugées importantes pour leurs affaires.

Comment l’ex-président s’est-il défendu hier ?

Le politicien, dans une longue déclaration préliminaire, a déclaré à la commission qu’il avait été diabolisé à répétition et présenté « comme le roi des corrompus » sans justification. Il a indiqué, en reprenant un thème souvent utilisé par le passé, qu’il était la cible d’une conspiration alimentée par des services de renseignements étrangers. Jacob Zuma a affirmé que des « espions » avaient infiltré l’ANC en vue de précipiter sa chute, alléguant du même coup que la commission elle-même faisait partie du stratagème élaboré pour le « détruire ». Il s’est dit étonné que ses liens avec les Gupta, présentés comme de simples « amis », aient fait tant de vagues, alors que ses prédécesseurs, Thabo Mbeki et Nelson Mandela, ont également côtoyé la famille. « Je n’ai jamais rien fait d’illégal avec eux », a-t-il déclaré, en accusant au passage les médias du pays d’avoir monté une cabale contre lui. Son témoignage doit se poursuivre toute la semaine.

Comment les choses risquent-elles de finir pour Jacob Zuma ?

Darias Jonker, analyste d’origine sud-africaine rattaché à l’Eurasia Group, cabinet de conseil en gestion de risques politiques, soulève que la commission travaille « méthodiquement » pour faire entendre le plus grand nombre de témoins possible. M. Zuma réussit ce faisant à « capter » officiellement des « allégations clés » qui alimentent les travaux des forces de l’ordre, relève M. Jonker. Ce sont ces enquêtes, précise-t-il, qui pourraient ultimement mener à la mise en accusation de Jacob Zuma et de nombreux proches, dont les Gupta, qui vivent aujourd’hui à l’extérieur du pays. En marge de ces développements, l’ex-chef d’État continue de mener bataille contre ses détracteurs au sein de l’ANC.

Quelle forme cet affrontement prend-il ?

Cyril Ramaphosa, ex-vice-président de l’Afrique du Sud, a succédé en décembre 2017 à Jacob Zuma en promettant d’en finir avec la corruption, mais peine à concrétiser ses promesses. Beaucoup de proches de l’ex-chef d’État continuent d’occuper des postes clés, tant au sein du parti qu’au sein de l’appareil gouvernemental, et cherchent à freiner les ardeurs réformistes du nouveau dirigeant, explique Darias Jonker. L’étendue de la corruption fait en sorte qu’il est extrêmement difficile pour le nouveau président d’arriver à ses fins, ajoute l’analyste. « Cyril Ramaphosa continue de trop promettre et de ne tenir qu’une fraction de ses promesses », relève-t-il. L’économie sud-africaine peine, et le chômage demeure élevé dans le pays, toujours marqué par de profondes inégalités qui alimentent les tensions.