Le docteur Denis Mukwege, surnommé « l’homme qui répare les femmes », a fait un récit à glacer le sang, hier à Montréal, du fléau des viols en République démocratique du Congo.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

« Il y a quelques mois, j’ai soigné un bébé de 6 mois qui avait été violé. Ma patiente la plus âgée avait 80 ans. »

Pendant près de deux heures, le Dr Denis Mukwege, ce gynécologue que l’on a surnommé « l’homme qui répare les femmes » et qui a obtenu le prix Nobel de la paix en 2018, a offert à l’Université de Montréal un récit à glacer le sang de tous les viols souvent collectifs et méthodiquement planifiés qui continuent à être utilisés comme arme de guerre en République démocratique du Congo.

On pourrait espérer qu’un Prix Nobel, qu’un nouveau président au pouvoir, que les Nations unies au courant de la torture infligée aux femmes, ça change tout. Non.

« Quand vous enterrez des femmes vivantes et que vous restez libres », la route sera longue, raconte le Dr Mukwege.

« On ne peut pas construire la paix sur des fosses communes et sur l’impunité. On a essayé pendant 20 ans. Ça ne marche pas. »

Parce que telle est la réalité.

Des hommes entrent dans une église, violent la femme du pasteur, devant lui et devant l’assemblée de fidèles.

Des périnées de bébés sont éclatés. Des femmes se font violer, puis tirer des balles dans l’appareil génital, se font enfoncer des baïonnettes, des objets contondants, se font brûler l’intérieur. Se font violer devant leur mari, devant leurs enfants, devant leur village.

« [À partir de là], le pasteur n’est plus pasteur. L’époux n’est plus un époux. L’épouse ne se sent plus une épouse. Il y a distanciation, perte d’identité individuelle et collective. » — Le Dr Denis Mukwege

Le mari, qui ne supporte pas de n’avoir pu intervenir et qui n’oublie jamais ce qu’il a vu, est le premier à partir, explique le Dr Mukwege. Suivent les femmes et les enfants, terrorisés.

Des dizaines de milliers de femmes, trop atteintes, ne pourront pas se reproduire ou agrandir leur famille. Souvent, on leur a transmis le sida ou d’autres ITS, qu’elles transmettront à leur tour. La population de l’ennemi diminue. Des villages se vident.

Une barbarie qui n’a rien de culturel

Comment en arrive-t-on à cette barbarie ? La question est sans cesse posée au Dr Mukwege, qui avoue que même les animaux ne font pas ce qu’il voit.

« Quand les viols ont commencé, ils étaient faits par des armées étrangères. Mais ceux qui violent, maintenant, ce sont des Congolais. Des jeunes, à qui l’on fait des lavages de cerveau, que l’on recrute dans l’armée en leur promettant des femmes et de l’argent, le bonheur. »

Mais attention, enchaîne aussitôt le Dr Mukwege. « Il ne faut jamais considérer que ces violences sont culturelles. Après l’ouragan Katrina, à La Nouvelle-Orléans, les violences sexuelles ont doublé. Quand l’État est absent, les femmes et les enfants paient un lourd tribut. »

Il évoque aussi le fait qu’en France, « une femme est tuée tous les trois jours par son partenaire intime ».

Ce dont cela témoigne, c’est qu’il n’y a pas égalité entre les hommes et les femmes. Dans aucun pays. Si l’on tue une femme « parce qu’elle nous énerve », si on la viole, « c’est qu’on ne la considère pas comme son égale ».

Le Dr Mukwege se fait le porte-étendard non seulement des victimes de viol en République démocratique du Congo, mais de toutes les femmes, de tous les pays.

En 2013, à Rima Elkouri, de La Presse, le Dr Mukwege avait parlé de ces trois hommes amputés de leur pénis après avoir commis un viol. Les journalistes s’étaient précipités en République démocratique du Congo. « Même le New York Times était là pour constater, pour voir ! Je ne minimise pas. Mais c’étaient trois hommes. Si vous comparez à la multitude de femmes qui sont mutilées tous les jours… […] Je me demande si, peut-être, dans cette indifférence, il n’y a pas une discrimination. »

Déçu de l’ONU

Le Dr Mukwege n’est pas revenu sur cette histoire, mais il n’avait plus le ton de « celui qui se demande ». Il avait le ton de celui qui dénonce, qui s’indigne, qui montre sa frustration. Poliment, mais franchement.

Il ne cache rien de sa déception. Il est dépité par la tiédeur de l’ONU qui, en avril, a bien voté une résolution pour combattre le viol comme arme de guerre, mais totalement édulcorée.

Il évoque aussi cette enquête du Haut Commissariat des Nations unies pour les droits de l’homme qui détaille « 617 crimes de guerre et contre l’humanité et qui a été mise dans un tiroir ».

« Quand, une nuit donnée, de 200 à 300 femmes sont violées dans un village, c’est qu’il y a eu planification. » — Le Dr Denis Mukwege

Pour lui, aucun doute : il faut de toute urgence que des tribunaux nationaux ou internationaux jugent les personnes coupables de crimes sexuels.

Pour que des gens paient pour leur crime, pour que des femmes obtiennent au moins une réparation judiciaire.

Les rares fois où les femmes portent plainte et remportent leur procès, au Congo, « on les voit se promener dans leur village avec leur papier qui prouve que ce n’était pas elles, les fautives, mais leur bourreau ».

PHOTO HAZEL THOMPSON, THE NEW YORK TIMES

Depuis qu’il a été victime d’une tentative d’assassinat en 2012, le Dr Mukwege vit dans son hôpital de Panzi, à Bukavu.

De dire tout cela à voix haute, de dénoncer le sort fait aux femmes sur toutes les tribunes, cela a un prix pour le Dr Mukwege qui, depuis qu’il a été victime d’une tentative d’assassinat en 2012, sous une surveillance constante.

Même à l’Université de Montréal, hier, des gardiens de sécurité étaient bien présents.

« Je continue à être prudent parce que j’ai déjà perdu beaucoup de gens autour de moi. »

Comment aider ?

Dans l’assistance, une question : comment aider ? Le docteur répond que cela peut notamment passer par le militantisme. À la fin de son discours, il fournit l’hyperlien menant vers le rapport des Nations unies mis au placard. Il croit que les gens devraient réclamer à grands cris que l’ONU y donne suite.

Quand on lui demande s’il est entouré, au Congo, ou s’il est l’un des rares à se lever aussi publiquement pour dénoncer, il évoque toutes ces femmes d’Afrique, mais aussi d’Irak, du Kosovo, de partout, qui réclament que cesse la violence sexuelle et qui, par leurs campagnes sur l’internet, peuvent faire une différence.

Au premier rang, deux Congolaises de Montréal, une mère et sa fille, diplômée de l’Université de Montréal, boivent les paroles du Dr Mukwege et ponctuent son discours par plusieurs « Amen ».

« Au Congo, aucun leader politique capable de faire la différence ne semble émerger, se désole Linda Bosembo-Mbitse, une diplômée de l’Université de Montréal qui vit au Québec depuis plus de 20 ans. On n’a toujours pas eu notre Mandela. Si seulement le Dr Mukwege voulait se lancer en politique. »

Un doctorat et un partenariat avec l'UdeM

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Le Dr Denis Mukwege au côté de Guy Breton, recteur de l'Université de Montréal

L’Université de Montréal a remis un doctorat honoris causa au docteur Denis Mukwege, hier. L’établissement a aussi signé avec sa fondation une entente en vertu de laquelle des médecins, des infirmières, des chercheurs, des travailleurs sociaux et des juristes, entre autres, pourront suivre des formations et effectuer des stages de l’Université de Montréal, soit en République démocratique du Congo, soit à Montréal. La Fondation Panzi RDC du Dr Mukwege entend étendre son action à plusieurs régions de la République démocratique du Congo et à d’autres pays de l’Afrique francophone.