L’annonce faite jeudi par l’armée de la destitution d’Omar el-Béchir, qui dirigeait le Soudan d’une main de fer depuis 1989, n’a pas convaincu la population de mettre un terme aux manifestations. Loin de là.

MARC THIBODEAU MARC THIBODEAU
La Presse

Répondant à l’appel de l’Association des professionnels soudanais (APS), qui mène le soulèvement populaire, des dizaines de milliers de citoyens indignés sont demeurés dans la rue, face au quartier général de l’armée à Khartoum, pour réclamer la création d’un gouvernement de transition civil.

Dans un communiqué, l’organisation a indiqué que l’arrestation du président et son remplacement par un conseil militaire de transition dirigé par un de ses proches collaborateurs ne représentaient rien de plus qu’un « coup d’État militaire interne » visant à permettre au régime de se maintenir en place.

Les dirigeants de facto du pays ont tenté de se montrer rassurants sur leurs intentions durant la journée d’hier sans pour autant réussir à apaiser la foule.

Dans une intervention télévisée rapportée par Reuters, un membre du conseil militaire, le général Omar Zinelabdine, a déclaré que l’armée n’était pas « assoiffée de pouvoir » et était intervenue pour « aider le pays à aller de l’avant ».

L’officier, sur un ton plus menaçant, a prévenu que la responsabilité première du conseil était de « maintenir l’ordre public », faisant craindre de possibles affrontements.

La police a rapporté par la suite que 16 personnes avaient été tuées par balle dans les 24 dernières heures, sans préciser la nature des incidents en cause.

Poussé vers la sortie

Jeudi, le ministre de la Défense, Awad Ibn Ouf, un proche collaborateur de Omar el-Béchir qui a pris jeudi la tête du conseil militaire, avait prévenu qu’une période de deux ans serait nécessaire pour permettre la tenue d’élections.

Il avait aussi annoncé que la Constitution serait suspendue durant cette période, que l’état d’urgence serait imposé pour trois mois et qu’un couvre-feu, défié le soir même par les manifestants, serait mis en place, alimentant la colère populaire.

Un diplomate soudanais a précisé ensuite aux Nations unies que la suspension de la Constitution pourrait « être réduite en fonction des développements sur le terrain ».

Face à l’intensité de la contestation, Awad Ibn Ouf a finalement annoncé en soirée hier qu’il quittait la tête de la coalition militaire, une journée à peine après en avoir pris les rênes.

Il a cédé son poste à l’inspecteur général des forces armées, Abdel Fattah al-Burhan Abdelrahmane, lui-même militaire, ce qui a suscité des scènes de liesse parmi les manifestants selon un journaliste de l’Agence France-Presse présent à Khartoum.

L’APS a réagi à l’annonce en parlant d’une nouvelle « victoire » sans annoncer son intention pour la suite des choses.

Le prix du pain

Ces développements surviennent plus de trois mois après le début de la contestation populaire, déclenchée par l’annonce d’une hausse substantielle du prix du pain.

La baisse des revenus pétroliers découlant de la création du Soudan du Sud avait sensiblement réduit la capacité d’intervention du régime au cours des dernières années, et favorisé l’insatisfaction populaire.

La destitution d’Omar el-Béchir a relancé les conjectures sur son possible transfert à la Cour pénale internationale (CPI), qui a lancé il y a 10 ans des mandats d’arrêt contre lui pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et génocide.

Ces accusations font suite aux exactions survenues sous sa gouverne dans la région du Darfour, où plus de 300 000 personnes ont été tuées et plus de 2 millions de personnes déplacées à la suite d’un soulèvement survenu en 2003.

Le conseil militaire de transition a indiqué hier qu’il n’avait pas l’intention de remettre l’ex-président au tribunal international et pourrait le juger au Soudan.

Le refus des dirigeants militaires de collaborer avec la justice internationale était prévisible, souligne Marie Lamensch, de l’Institut montréalais d’études sur le génocide et les droits de la personne (MIGS) de l’Université Concordia.

Plusieurs membres de l’entourage de l’ancien chef d’État, dont Awad Ibn Ouf, ont joué un rôle actif dans les exactions survenues au Darfour, notamment en coordonnant l’action des milices utilisées pour semer la terreur.

« C’est impossible qu’ils remettent Béchir au CPI. Eux-mêmes risquent de s’y retrouver un jour en raison de leur rôle dans le génocide », souligne-t-elle.