Le Mali reprend son souffle

Tant bien que mal, les Maliens tentent de... (Photo Joe Penney, Reuters)

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Tant bien que mal, les Maliens tentent de retrouver une vie normale après l'année mouvementée qui vient de s'écouler. On y parvient peu à peu à Bamako, la capitale, tandis que la situation demeure tendue dans le nord du pays.

Photo Joe Penney, Reuters

Marc-André Boisvert

Collaboration spéciale

La Presse

(Bamako) En 2012, le Mali s'est écroulé. D'abord un coup d'État paralysant le pays. Puis des islamistes prenant le contrôle du nord du pays et forçant la France à lancer, le 11 janvier 2013, l'opération Serval. Un an plus tard, après des élections réussies, le Mali reprend son souffle. La Presse fait le point sur un pays où la paix n'est pas encore totalement gagnée.

Sur le bord d'un boulevard, Bakary Maiga sourit devant son acquisition. «Regardez mon beau mouton!»

M. Maiga cherchait une bête pour le Maouloud, l'anniversaire de la naissance du prophète Mahomet, une fête importante pour le Mali, qui compte environ 90% de musulmans.

Mais ce qui réjouit le plus le mécanicien de 52 ans, c'est d'avoir payé 50 000 CFA (environ 110$), soit 10 000 CFA (environ 22$) de moins que l'an dernier.

«Maouloud était difficile l'an dernier. On avait le coeur joyeux car la France nous a libérés des islamistes. Mais on n'avait plus rien dans le portefeuille pour célébrer», se souvient M. Maiga.

L'an dernier, il était parmi les nombreux Maliens sortis dans la rue pour acclamer chaleureusement les militaires français. Le 11 janvier 2013, la France a déclenché l'opération Serval pour libérer le nord du Mali occupé par différents groupes islamistes affiliés à Al-Qaïda.

Au plus fort des opérations, ils ont été 4500 militaires français soutenant les forces maliennes. Maintenant, ils ne sont désormais que 2500, la plupart répartis dans le nord du pays, et ne seront plus que 1000 à la fin du moins de février. Quelques centaines restent cantonnés près de l'aéroport de Bamako dans le camp Damien-Boiteux, en l'honneur de la première victime française tombée lors des opérations.

L'économie en premier

L'homme qui a vendu le mouton, Mohamed Sidibé, est lui aussi satisfait. «J'en ai vendu plus cette année. Ils sont moins chers. Mais tout est moins cher», explique le vieil homme.

Si la prise de contrôle du Nord (par les rebelles touaregs et ensuite par les islamistes) a été à la source de la crise sécuritaire au Mali, un coup d'État, le 23 mars 2012, a précipité le pays dans une crise économique, une conséquence directe des sanctions imposées par la communauté internationale.

En 2012, le budget de l'État, dont l'aide publique internationale représente plus de 30%, prévoyait des revenus de 1500 milliards de CFA (environ 3,5 milliards de dollars), mais ce n'est que 1000 milliards de CFA (2,3 milliards de dollars) qui ont été récoltés.

L'élection du président Ibrahim Boubacar Keïta en août 2013 et d'un parlement en décembre dernier a permis un retour à la normalité budgétaire. Binetou Sanogo, fonctionnaire au ministère de l'Éducation, la cinquantaine, élégante dans son traditionnel boubou pourpre, est décidément soulagée.

«Les budgets sont revenus. L'année dernière, il y a eu plusieurs mois de retard sur les salaires», raconte-t-elle en faisant des courses pour choisir du tissu pour se tailler de nouveaux habits. «En décembre 2012, plus personne n'allait au travail puisqu'il n'y avait plus rien à faire. Les administrations étaient vides.»

Ce n'est qu'un le début. Lors de sa visite la semaine dernière, la directrice du Fonds monétaire international (FMI), Christine Lagarde, a annoncé que le produit intérieur brut malien devrait croître de 6,6% en 2014, alors qu'on avait annoncé 5,7% quelques mois plus tôt. Il avait perdu 1,2% en 2012.

Les réfugiés tardent

Malgré tout, la crise n'est pas terminée pour tout le monde. Il reste toujours 185 000 Maliens réfugiés dans les pays voisins et 283 000 déplacés internes, surtout dans la capitale.

Cheikh Diarra était instituteur à Kidal, une ville perdue du désert dans le Nord et bastion des rebelles touaregs du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA). Ils en ont fait la capitale de l'Azawad quand ils ont déclaré leur «indépendance» le 1er avril 2012, juste avant d'en être chassés par les islamistes, à peine une semaine plus tard.

Maintenant, M. Diarra habite une baraque délabrée en banlieue de Bamako avec ses six enfants et deux autres familles. Il y loge depuis deux ans.

«Je ne retournerai pas tout de suite. On me dit que les Touaregs font encore des problèmes», dit-il. Il ne voit pas d'un bon oeil que le MNLA ait repris le contrôle de la ville et que l'État malien tarde à s'y implanter. «Je n'ai pas l'argent pour retourner. Je cherche à être affecté à Bamako», lance-t-il sur un ton résigné.

«On est beaucoup à ne plus croire que le retour sera pour bientôt.»

Comme M. Diarra, plusieurs déplacés qui ont tout perdu durant la crise craignent désormais de retourner, alors que la situation reste volatile, estime Almahady Cissé, directeur de l'ONG Cri de Coeur.

«Il ne faut pas précipiter les choses. Il faut donner le temps de s'organiser, de préparer leurs bagages, mais il faut aussi leur donner les outils pour qu'ils puissent se réconcilier avec leurs voisins.»

Les tensions sont toujours vives entre les différentes communautés, et M. Cissé croit qu'un soutien psychologique est nécessaire pour un retour réussi.

Sécurité maximale

Par ailleurs, les hôtels fermés durant la crise ont rouvert à Bamako. Mais ils ne reçoivent plus les quelque 250 000 touristes, comme l'estimait l'Office du Tourisme en 2009, juste avant que les premiers ressortissants occidentaux ne soient kidnappés par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).

L'Hôtel de l'Amitié, un des plus hauts bâtiments de la capitale, accueille désormais le siège de la Mission des Nations unies au Mali, la MINUSMA. Pour les Bamakois, impossible de profiter du terrain de golf ou de l'imposante piscine. Comme tous les bâtiments publics, un imposant processus de sécurité protège sa périphérie.

Bureaux, ambassades et restaurants ont tous bâti des palissades de plus de deux mètres et ont posté à leur entrée des gardes de sécurité avec détecteurs de métaux.

Des quartiers fermés destinés aux expatriés ont été érigés. «On craint un attentat terroriste. On fouille pour trouver des armes», explique un gardien de sécurité devant le lycée français qui reçoit beaucoup d'enfants d'expatriés.

Madou Konaté, chauffeur de taxi, lui, reste philosophe. «On sent une menace. Mais on ne s'empêche plus de vivre», explique-t-il dans son taxi en traversant un barrage policier qui bloque un des trois ponts sur le fleuve Niger qui sépare la ville en deux.

«Les contrôles partent et reviennent», ajoute-t-il. Les barrages avaient en effet disparu depuis quelques semaines. Depuis quatre jours, ils sont de retour.

«C'est pour le Maouloud. Les policiers ont besoin d'argent», ironise le chauffeur de taxi. «Ça, c'est le retour à la normale. Durant les conflits, les policiers se cachaient», blague-t-il, d'un rire limpide.

Le nord du pays demeure instable

Ibrahim Boubacar Keïta est président d'un pays désormais unifié. Mais le Nord s'enfonce dans une situation de ni-paix ni-guerre où attaques terroristes et insécurité empêchent le retour de la vie normale. Analyse d'une zone toujours trouble.

«La situation reste préoccupante», explique Jean-Hervé Jezequel, chercheur sur le Mali pour l'institut de recherche International Crisis Group. Malgré la présence des armées française et malienne, de même que des Casques bleus de la MINUSMA, il observe des tensions sporadiques.

«Les violences sont surtout des actes de banditisme, mais il y a aussi plusieurs tensions intercommunautaires qui restent inquiétantes.»

L'administration paralysée

Dans plusieurs villes, notamment à Kidal, l'administration malienne n'a pas rouvert ses bureaux, rappelle-t-il, soulignant que le gouvernement est toujours en train de négocier un retour de l'État avec les rebelles touarègues du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA).

À ceci s'ajoutent différentes milices, réunissant des membres des différentes ethnies songhaï, arabes et peules, et qui doivent être désarmées. Le clivage ethnique est évident, surtout dans la ville de Gao où l'on n'a pas salué l'arrivée des Touaregs.

«À Gao, certaines communautés ont vu le Mouvement pour l'Unicité et le Jihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO), affilié à Al-Qaïda, comme des libérateurs. Quand ils ont chassé le MNLA, ils ont rétabli l'ordre et mis fin aux pillages», explique Almahady Cissé, directeur de l'ONG Cri de Coeur. Et ce, même si les gens ne soutenaient pas l'imposition de la charia et les amputations, qui ont été mises de l'avant par ces groupes qui se revendiquaient d'Al-Qaïda.

Menace islamiste

Aujourd'hui encore, il ne faut pas ignorer la menace islamiste. «Il y a un risque réel d'attentats terroristes. Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) a subi les frappes. Le mouvement a encaissé des pertes et doit désormais revoir son projet politique pour le Nord-Mali», analyse M. Jezequel.

Les groupes affiliés à AQMI, comme le Mouvement pour l'Unicité et le Jihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO) et Ansar Dine se sont retirés, mais continuent de frapper épisodiquement.

Le dernier attentat a tué deux Casques bleus sénégalais le 14 décembre 2013. Les conséquences de l'insécurité sont lourdes. Les écoles sont toujours fermées, ce qui fait une troisième année perdue pour les écoliers.

Les centres de santé, pillés durant les évènements, n'ont toujours pas les ressources pour fonctionner. Et, en 2014, au moins 995 000 enfants de moins de 5 ans risquent de souffrir de malnutrition chronique au Mali, estiment les Nations unies.

Le Mali en chiffres

550 000

Nombre de réfugiés et de déplacés, au plus fort de la crise, selon l'UNHCR et l'OIM.

1,8 milliard

Coût de la mission française Serval, selon l'état-major de l'armée de terre française.

208

Nombre de militaires maliens tués depuis janvier 2012. On dénombre aussi 7 Français, 38 Tchadiens, 2 Sénégalais et 1 Burkinabé. Le nombre de rebelles et d'islamistes tués demeure inconnu.

2500

Nombre de militaires français actuellement sur le terrain, la plupart dans le nord du pays. Ils ne seront plus que 1000 à la fin du mois de février.

Les grandes dates de la crise

Janvier 2012

Début des combats entre l'armée malienne et le Mouvement de libération nationale de l'Azawad (MNLA) dans le nord du Mali.

21 mars 2012

Des mutins maliens fomentent un coup d'État contre le président Amadou Toumani Touré. Le capitaine Amadou Haya Sanogo prend la tête de la junte.

1er avril 2012

Les rebelles touaregs et islamistes contrôlent toutes les grandes villes du Nord.

6 avril 2012

Le MNLA annonce l'indépendance de l'Azawad. Quelques jours plus tard, ses membres seront chassés du Nord par les différents mouvements islamistes.

11 janvier 2013

Début de l'opération française Serval au Mali.

25, 27 et 30 janvier 2013

Libération - dans l'ordre - des villes de Gao, Tombouctou et Kidal.

11 août 2013

Élection du président malien Ibrahim Boubacar Keïta au 2e tour, avec 77,6% des voix.

15 décembre 2013

Second tour des élections législatives au Mali. Le parti du président Keïta termine premier et obtient 61 sièges sur 160 à l'Assemblée nationale.




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