Après 12 ans à la tête de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), Mohamed ElBaradei, 68 ans, disait rêver d'une retraite paisible au Caire dans sa maison près des pyramides. Mais le comité d'accueil de 1500 personnes qui l'attendait à son arrivée à l'aéroport en février avait un message à lui transmettre: ElBaradei président!

Judith Lachapelle LA PRESSE

«Ça m'a électrifié», a confié cette semaine dans une longue entrevue Mohamed ElBaradei au journal allemand Der Spiegel. Et il est allé plus loin: s'il arrive à former un parti politique «et si la population le réclame, alors je ne la laisserai pas tomber».

Il suffit de survoler les rouages de la politique égyptienne pour deviner l'audace derrière cette annonce. Hosni Moubarak, 82 ans, règne comme président égyptien depuis 1981, année où il a imposé la loi martiale toujours en vigueur. Aux dernières élections en 2005, il a remporté 89% des voix. Après le scrutin, son plus proche adversaire, Ayman Nour, a passé trois ans en prison...

Moubarak pourrait-il solliciter un autre mandat? Les rumeurs veulent que son fils Gamal lui succède. Ce qui a galvanisé l'opposition. Selon Mohamed ElBaradei, le peuple égyptien «s'éveille». «C'est un moment historique pour l'Égypte», dit-il.

Et une nouvelle carrière pour l'homme né au Caire en 1942. Après des études en droit en Égypte et à New York, ElBaradei a commencé une carrière de diplomate avant de rejoindre l'ONU. C'est en tant que président de l'AIEA qu'il a gagné une notoriété internationale: c'est lui qui a tenu tête à George W. Bush en 2003 en affirmant qu'il n'y avait pas d'armes de destruction massive en Irak.

Où s'en va l'Égypte?

L'homme revient aujourd'hui habiter une Égypte «en déroute», dit-il. «Près du tiers des 80 millions d'Égyptiens sont illettrés, et plus d'une personne sur cinq doit vivre avec moins d'un dollar par jour», dit-il, avant d'ajouter que l'Égypte est parmi les pays les plus corrompus du globe.

La solution : la démocratie. Il réclame un président et un gouvernement responsables, un système indépendant de justice, la liberté de presse et l'élection de représentants de toutes religions, hommes et femmes. «Pourquoi pas une femme à la tête du gouvernement? Pourquoi pas un chrétien copte?»

Une démocratie qui signifie également de laisser les Frères musulmans intégrer le paysage politique. Les candidats indépendants des Frères musulmans, qui n'ont pas l'autorisation de former un parti politique, ont quand même remporté 20% des sièges aux dernières élections.

«On les a dépeints comme des alliés de ben Laden, ce qui est un non-sens, dit ElBaradei. Ils sont respectés parce qu'ils sont actifs dans la communauté. On n'a pas à être d'accord avec leurs idées religieuses conservatrices, mais ils font partie de notre société. Ils ont le droit de participer au progrès de la société s'ils le font de manière démocratique, sans violence.»

Face à Israël, dont il reconnaît le droit d'exister, il estime que l'Égypte doit lever son propre blocus sur Gaza, même si le Hamas risque de traverser la frontière. L'Égypte ne doit pas, dit-il, continuer à être «complice de ceux qui humilient le peuple palestinien».

Comme Obama?

En attendant de pouvoir former un parti politique, les supporteurs d'ElBaradei, surtout nombreux dans les villes et dans la diaspora, utilisent Twitter et Facebook. Ses partisans ont créé des affiches à son effigie qui rappellent celles de Barack Obama, portant le slogan «Unis pour le changement».

Mais avant que les bulletins ne soient déposés dans l'urne, son mouvement devra être autorisé à s'inscrire dans la course et à collecter des fonds. ElBaradei réclame aussi l'accès aux médias contrôlés par le régime. Ce qui n'est pas joué d'avance. Les élections législatives, qui doivent se tenir à l'automne, devraient donner le ton. Mais déjà, en avril, le Koweït a expulsé 17 partisans d'ElBaradei pour avoir tenu des «propos diffamatoires» contre le président Moubarak.

Mohamed ElBaradei réussira-t-il son pari? Les observateurs sont perplexes, surtout s'il n'arrive pas à percer en zone rurale. Et Washington a toujours appuyé Moubarak. N'empêche, dit ElBaradei, les choses doivent changer en Égypte, peu importe s'il est élu ou non. «Les gens, dit-il, doivent faire les changements eux-mêmes.»

Avec Der Spiegel, Time et Le Figaro