Quand on entre dans l'ancienne maison des esclaves de l'île de Gorée, au large de Dakar, la première chose que l'on aperçoit, c'est la mer.

Agnès Gruda LA PRESSE

Le mur de pierre qui délimite la pièce est percé d'une ouverture qui donne directement sur l'océan. On n'y voit ni la berge ni l'horizon, seulement de l'eau qui scintille au soleil.

Cette ouverture désigne la «porte du non-retour», que les esclaves capturés un peu partout sur le continent africain devaient traverser avant de monter sur le bateau qui allait les amener vers l'Europe ou l'Amérique.

Ce lieu de transit a été transformé en musée où la gouverneure générale, Michaëlle Jean, a prit part à une visite guidée, hier. «C'est difficile de faire face à l'océan, ça ramène quelque chose à ma mémoire», a-t-elle dit en quittant les lieux. Elle faisait bien sûr allusion à ses ancêtres qui ont, peut-être, transité par l'île.

Mais on n'a pas besoin d'avoir des ancêtres africains pour ressentir la charge émotive de ce musée. Un peu comme à Auschwitz, ce qui frappe surtout, ici, ce sont les détails qui révèlent la méthodologie d'un système répondant uniquement à des impératifs commerciaux.

En voici quelques-uns. La prison de Gorée pouvait abriter jusqu'à 200 hommes, femmes et enfants à la fois. Au lieu de leur nom, on les désignait par un numéro de matricule.

Chacun avait son prix. Au sommet de l'échelle: les jeunes filles vierges et les hommes de plus de 60 kg, qui pouvaient rapporter un baril de rhum.

Mais les hommes qui débarquaient dans les cachots humides de l'île de Gorée n'étaient pas toujours aussi costauds. Alors, on les engraissait en les gavant de fèves des marais, une légumineuse locale. Après trois mois de ce régime, les plus robustes étaient embarqués sur les bateaux. Ils aboutissaient à Bordeaux, en Louisiane ou en Haïti. Certains ont même abouti en Nouvelle-France.

Quant à ceux qui n'atteignaient pas le seuil requis, ils étaient vendus au rabais, sur le sol africain.

Visiblement émue, Michaëlle Jean a voulu tirer une leçon positive de ce lourd passé. La vie a fini par triompher de toute cette dépossession et de cette «ignominie», s'est-elle réjouie.

Sans doute. Mais des femmes qu'elle a rencontrées après la visite du musée sont venues lui rappeler, probablement sans le vouloir, à quel point l'histoire peut être ironique.

«Nous voulons que nos enfants puissent étudier et travailler au Canada», lui a lancé l'une de ces femmes. «Nous voulons pouvoir sortir du Sénégal», a dit une autre.

Cette dernière s'appelle Kenebougoul Haby Sall. Elle a 37 ans, deux enfants et un bac en économie décroché en 1996. Mais dans ce pays où le taux de chômage est estimé à 48%, Kenebougoul n'a jamais trouvé de boulot dans son domaine. Alors, elle fabrique des bijoux et voyage quatre heures par jour pour pouvoir les vendre aux touristes qui arrivent dans l'île de Gorée.

«Les femmes, on les envoie à l'école, mais, après, on ne les case pas, et elles sont obligées de retourner au secteur informel», a-t-elle dit avec amertume - tout en vantant les qualités de ses colliers aux membres de la délégation canadienne.

Alors, les femmes, mais aussi les hommes, qui ont de l'instruction et qui ne veulent pas vendre des babioles dans la rue font des pieds et des mains pour partir vers l'Europe ou l'Amérique. Plus de 250 ans après que la France eut abolit l'esclavage, vidant les cageots du centre de transit de l'île de Gorée, des milliers d'Africains traversent de leur propre gré, et sans chaînes aux pieds, la porte du non-retour.