Elle s'appelle Lindiwe. Dans sa langue, le zoulou, cela veut dire «attendre». Et attendre, c'est exactement ce qu'elle fait depuis 17 ans dans le bidonville où elle habite, en banlieue de Johannesburg.

Mis à jour le 28 févr. 2010
Laura-Julie Perreault LA PRESSE

La jeune Sud-Africaine de 23 ans a passé les trois quarts de sa vie à espérer la nouvelle maison qu'avait promise le gouvernement. Depuis l'enfance, depuis la chute de l'apartheid, elle habite une cabane de tôle, sans électricité, avec sa famille.

 

Ici, on se chauffe à la paraffine, qui laisse dans l'air une odeur de plastique brûlé. Pour l'eau, on se rend au puits. Pour les toilettes, il faut se contenter de latrines sommaires à l'extérieur.

Comparativement à d'autres banlieues de Johannesburg, comme Rosebank ou Sandton, c'est le jour et la nuit. Là-bas, on vit à l'occidentale et les BMW sont monnaie courante. «Chaque année, on nous fait de nouvelles promesses. Chaque année, ça tarde davantage. Ces jours-ci, on demande l'électricité pour pouvoir profiter nous aussi un peu de la Coupe du monde, qui se déroulera à quelques kilomètres d'ici», dit la jeune femme, qui nous fait faire le tour du proprio d'une démarche assurée.

Comme Lindiwe, 18 000 personnes à Motsoaledi attendent l'aide annoncée par Mandela et l'ANC lorsqu'ils ont pris le pouvoir, en 1994. Mais tous commencent à en avoir assez.

Le mois dernier, une manifestation pour demander au gouvernement de tenir ses promesses a mal tourné. Des automobiles ont été incendiées. Des pierres ont été lancées en direction de la police, qui a réagi en ouvrant le feu. «On a fait six manifs depuis 1994. Avant la dernière, elles ont toutes été pacifiques. Mais là, c'est de plus en plus difficile de maîtriser la colère des gens», tonne Lucky, un des leaders de la communauté.

Vague d'émeutes

Les manifestations qui tournent à l'émeute sont d'ailleurs de plus en plus fréquentes en Afrique du Sud. Se sentant exclus de la nouvelle économie, les plus démunis font entendre leur ras-le-bol avec les moyens du bord.

Encore aujourd'hui, ils sont légion. Selon la Banque mondiale, 34% de la population sud-africaine vit avec moins de 2$ par jour.

«Ici, à Motsoaledi, le taux de chômage dépasse 50%», note Lucky. «Les mesures qui devaient nous aider à obtenir un emploi ne se rendent pas jusqu'à nous», estime le jeune militant. Il parle du Black Economic Empowerment (BEE), un programme de discrimination positive qui doit faciliter l'intégration des Noirs à l'économie sud-africaine. Les Noirs d'Afrique du Sud, qui comptent pour 75% de la population, ont encore beaucoup de rattrapage à faire depuis la fin des mesures ségrégationnistes de l'apartheid.

«Le BEE a fait de quelques Noirs des milliardaires, mais les communautés qui en avaient besoin n'ont pas vu les bénéfices, explique Adam Habib, politologue de l'Université de Johannesburg. Le gouvernement de Thabo Mbeki voulait que le capital noir fasse concurrence avec le capital blanc. Certes, des Noirs sont maintenant propriétaire majoritaires d'actions, mais c'est une poignée de personnes.»

Des emplois sans preneurs

Les règles de discrimination positive, qui incitent les entreprises à embaucher 60% de Noirs, font grincer des dents à bien des gens. «Ça a permis des progrès mais, en revanche, beaucoup de Blancs qualifiés ont de plus en plus de difficulté à trouver un emploi et choisissent d'émigrer pour survivre», explique Ilana Smuts, qui travaille dans le milieu minier.

Autre hic: certains employeurs, même s'ils font des efforts pour se plier aux règles, ne trouvent pas de candidats suffisamment qualifiés pour répondre à leurs besoins, car la formation manque encore cruellement à de larges pans de la population. Malgré le taux de chômage réel, qui frôle le 40%, plus de 150 000 emplois sont aujourd'hui vacants dans les grands centres du pays.

Lindiwe espère que l'un d'eux sera pour elle. Grâce à une bonne dose d'acharnement et malgré les conditions difficiles dans lesquelles elle vit, elle a récemment terminé des études postsecondaires en génie. Ces jours-ci, elle attend avec plus de conviction les appels des employeurs potentiels que la réalisation des promesses gouvernementales.