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Le Burkina Faso, qui signifie «Pays des hommes intègres», est aussi fascinant... (Photo: Azize Bamako, collaboration spéciale)

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Photo: Azize Bamako, collaboration spéciale

Réjean Tremblay

Le Burkina Faso, qui signifie «Pays des hommes intègres», est aussi fascinant que bouleversant. C'est l'un des États les plus pauvres de la planète. Pourtant, les efforts qui sont déployés par ses habitants pour changer cette situation sont énormes et constants. Notre journaliste Réjean Tremblay y a effectué un séjour au cours duquel il a fait des rencontres riches et diverses, comme celle des employés d'un journal qui se battent tous les jours pour livrer l'information.

On déniche l'entreprise dans une ruelle envahie de commerçants assis devant leur étal. Dans un brouhaha indescriptible. Sur le coin de la ruelle de terre rouge, un jeune Burkinabé fait rôtir des côtelettes de mouton. L'odeur pèse sur celle de la poussière rouge qui envahit toute la ville de Ouagadougou, la capitaine et métropole du Burkina Faso.

>> Voyez les photos du séjour de Réjean Tremblay au Burkina Faso.

On sort du VUS Toyota et on est écrasé par la chaleur. Et pourtant, c'est la saison des pluies et le soleil n'a pas atteint son zénith. Et il faut être prudent avant de traverser la ruelle. Des dizaines de mobylettes chinoises se croisent et s'entrecroisent dans un ballet que Dieu ou Allah doit coordonner. L'odeur d'huile des moteurs deux temps lutte avec celle de la poussière et du mouton rôti.

On est devant les Éditions Sidwaya, le quotidien d'État du Burkina Faso. Azize Bamogo, secrétaire de l'association des journalistes du Faso, a choisi le Sidwaya parce que c'était l'entreprise qui offrait les meilleures conditions à ses journalistes.

Meilleures conditions? Même dans ses cauchemars les plus fous, un journaliste québécois ne pourrait s'imaginer travailler dans pareil endroit. Qu'on s'arrête à un hebdo de Chibougamau ou d'Amos, la salle de rédaction sera toujours d'un luxe inouï comparée à celle de ses confrères burkinabés. Quelques tables usées et marquées au milieu d'une pièce mal climatisée, pas d'ordinateur, pas de machine à écrire. Seulement un ou deux Bics pour les journalistes certains jours. «C'est la passion qui nous anime, mais même quand on a travaillé avec passion, on a quand même besoin d'un strict minimum. Le journal est supposé fournir les stylos, mais il faut se débrouiller pour en trouver», me dit Pauline Yaméogo. Elle est âgée dans la vingtaine, élégante comme le sont les femmes burkinabées et écrit un texte avec son bic. Tous les articles sont écrits à la main et sont remis à un secrétaire-journaliste qui les saisit à l'ordinateur.

Les «ordinateurs» du journal qui servent à la mise en pages ne satisferaient pas le cadet d'une famille pour ses jeux vidéo. Tellement que l'heure de tombée pour le journal du lendemain est fixée à 13h. «S'il y a un événement très important en fin d'après-midi, on s'arrange pour l'insérer dans l'édition courante», explique Jean-Bernard Zongo, directeur des rédactions.

C'est dans ces conditions que les Éditions Sidwaya publient des hebdos de sport et de vie culturelle et un mensuel consacré à l'analyse des grands débats africains.

Le tirage du quotidien oscille autour de 7000 exemplaires et les moyens de distribution sont rudimentaires. C'est le moins qu'on puisse dire. Ainsi, de nombreux lecteurs de l'Observateur, le quotidien le plus prestigieux du Burkina Faso, viennent chercher eux-mêmes leur exemplaire aux bureaux du journal.

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«Nous travaillons sept jours sur sept et sommes disponibles 24 heures sur 24. Le patron peut nous appeler à minuit, nous n'avons pas le choix, il faut accepter le travail demandé.» Plusieurs confrères m'ont dit la même chose. La veille, j'ai participé à un club de presse à Ouagadougou. Nous étions une vingtaine à échanger. La première heure a été plutôt formelle. J'ai senti que la fierté des journalistes burkinabés les empêchait de s'ouvrir davantage. Puis, il y a eu un déclic. Quand un journaliste a révélé qu'un de ses collègues qui gagnait 200$ par mois faisait partie des rares privilégiés. La plupart doivent se contenter d'environ 100$ ou 125$ par mois. Avec le prix du litre d'essence à 1,70$, couvrir un événement avec sa mobylette coûte très cher.

«Nous faisons notre métier avec passion. Mais après quelques années, l'usure s'installe. Il faut aussi survivre. Il faut accepter différents emplois supplémentaires pour nourrir notre famille si c'est le cas. Ça nous rend très vulnérables aux conflits d'intérêts. Comment faire quand il faut d'abord survivre?» explique Azize, journaliste dans l'écrit et à la radio.

De plus, les journalistes, la plupart sont jeunes, ne jouissent d'aucune protection syndicale. Un journaliste gagnant 80 000 francs CFÀ (170$) par mois, va être facilement remplacé par un autre qui est prêt à faire le même travail pour 60 000 FCFA.

Et pourtant, ils résistent. La lecture du Pays, de l'Observateur, de l'Indépendant, le journal des opposants au régime du président Blaise Compaoré, le montre clairement. Les journalistes jouissent d'une liberté d'expression qui se compare à celle de La Presse occidentale. Les articles sont écrits à la française. C'est-à-dire qu'on y mêle faits et commentaires. On devine facilement si un journal est pro-gouvernement ou anti-régime.

Mais ils sont bien écrits dans un français un peu ampoulé qui est très correct.

L'icône du journalisme burkinabé est devant moi. C'est le directeur de l'Observateur Paalga, Édouard Ouedraogo. Il porte un chic complet marine directement sur une camisole qui dégage sa poitrine. Très élégant dans son petit bureau où les dossiers s'empilent.

Il était enseignant et en 1973, lui et quelques amis, ont fondé l'Observateur. Ils ont tenu ce journal à bout de bras, subissant punitions économiques et parfois, menaces physiques trop réelles : «Nous avons été le premier journal au pays avec des photos pour illustrer l'actualité, dit-il d'une voix douce.Nous avons toujours été un journal libre. Mais pendant la révolution, dans les années 80, on a incendié le journal et ses presses. M. Ouedraogo les a d'ailleurs conservées à côté des petites presses offset qui impriment son journal. Elles sont la mémoire de l'Observateur.

Il a retapé ses presses. Le 29 janvier 1989, le journal a enfin pu paraître. Pour un seul numéro puisque le régime mis en place par Blaise Compaoré a trouvé que l'Observateur manifestait trop d'opposition. Ce n'est qu'un an plus tard, le 30 janvier 1990, que l'Observateur, après avoir obtenu un permis du gouvernement, a retrouvé ses lecteurs.

«Aujourd'hui, la situation s'est beaucoup améliorée. Le président Compaoré a compris que toute démocratie a besoin d'une presse indépendante», dit-il.

Au cours des dernières années, on s'est inspiré du Conseil de presse du Québec pour former le Conseil supérieur de la communication. Ils sont douze conseillers, dont quatre sont nommés par le bureau du président Compaoré, quatre sont des professionnels ou des magistrats et quatre sont des journalistes. Je les ai rencontrés dans leurs bureaux à Ouagadougou. Rencontre passionnante où on sent un désir soutenu de promouvoir un code de déontologie pour arriver à une information équitable et respectueuse de tous les intervenants dans les débats sociaux. Plus les journalistes sont économiquement vulnérables, plus ils sont susceptibles de détourner le regard pour ne pas perdre des jobines qui aident à boucler les fins de mois.

Le Conseil distribue les permis pour les radios FM qui poussent dans toutes les villes du Burkina Faso. Il surveille tout ce qui se passe dans les télés locales, surtout à la télévision nationale d'État et toutes les émissions sont enregistrées à l'étage supérieur de l'édifice. Toujours ce souci d'équité. Ou de contrôle, disent les opposants.

Les journalistes tentent depuis des années d'arracher une convention collective de base aux propriétaires d'entreprises de presse. Le Conseil les appuie, mais comme ça arrive souvent en Afrique, tout sera à recommencer, le président qui défendait la cause des journalistes a été nommé ambassadeur à Paris: «Mais le document est prêt. Il faut maintenant convaincre les patrons d'accepter ce qui a été négocié», souligne un des conseillers pendant notre rencontre.

Dès qu'on sort des villes, on arrive dans des villages où on ne parle souvent que les langues traditionnelles. On vit dans des huttes et les villages, la plupart du temps, n'ont pas d'électricité ni d'eau courante. Il est illusoire de distribuer des journaux en dehors de Ouagadougou et des quelques villes burkinabées. Pas d'électricité, pas de télévision, c'est aussi l'évidence. Il reste donc la radio quand on a le moyen d'acheter les deux piles AAÀ pour la faire fonctionner.

Il n'y a pas de Jeff Fillion, pas d'André Arthur au Burkina Faso. Mais les radios FM modernes que j'ai visitées dans la capitale jouissent d'un équipement qui rappelle nos radios régionales. «C'est souvent par la radio que les citoyens du pays sont informés», note Sama Karim, directeur des programmes de Ouaga FM.

Entre deux airs de musique burkinabée, du reggae, un peu de hip hop et de Céline Dion, évidemment.

J'oubliais, si vous avez de vieux stylos dans vos fonds de tiroirs, ils feraient bien l'affaire de Pauline Yameogo. Son bic est en train de rendre l'âme.

DANS LE CALEPIN - C'est pour le moins surprenant, mais les organismes ou les entreprises qui veulent que leur conférence de presse soit couverte par l'équipe du téléjournal de la télé d'État à Ouagadougou doivent payer les frais de déplacement et autres dépenses des journalistes convoqués. «C'est la coutume et personne ne se mêle du contenu malgré cette habitude», m'a assuré le présentateur du TJ.




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