Pendant que les envahisseurs russes poursuivent leur stratégie d’encerclement et d’étranglement des villes ukrainiennes, une autre escalade pourrait émerger entre la Russie et l’Ukraine et ses alliés, celle des armes chimiques.

Publié le 12 mars
Suzanne Colpron
Suzanne Colpron La Presse

Pour l’instant, il ne s’agit que d’une guerre de mots, déclenchée par Moscou, qui a réclamé une réunion extraordinaire du Conseil de sécurité de l’ONU pour dénoncer ce qu’il affirmait être la présence d’armes chimiques en Ukraine, soutenue par les Américains.

Cela a conduit à un débat, vendredi, où la Russie et l’Occident se sont mutuellement accusés de désinformation.

PHOTO CARLO ALLEGRI, REUTERS

Vassili Nebenzia, ambassadeur de la Russie aux Nations unies, lors de la réunion du Conseil de sécurité, vendredi

L’Ukraine dispose d’« un réseau de 30 laboratoires » où sont menées des « expériences biologiques très dangereuses », a affirmé l’ambassadeur de Russie aux Nations unies, Vassili Nebenzia, reprenant des arguments évoqués jeudi par le ministère de la Défense et le chef de la diplomatie, Sergueï Lavrov.

Des accusations que les Ukrainiens et les Américains ont rejetées avec vigueur, soutenus en cela par l’Organisation des Nations unies, qui « n’est au courant d’aucun programme d’armes biologiques en Ukraine », a déclaré une responsable de l’ONU en matière de désarmement, Izumi Nakamitsu.

Plusieurs observateurs craignent que cet échange soit un prélude de la propagande russe qui élaborerait un argumentaire afin de préparer l’opinion publique russe et de justifier l’utilisation de telles armes contre l’Ukraine. Ce qui inquiète déjà l’Occident.

La Russie « paiera le prix fort si elle utilise des armes chimiques » dans sa guerre contre l’Ukraine, a déclaré le président des États-Unis, Joe Biden, lors d’un discours à la Maison-Blanche.

« Le danger le plus important »

Selon le professeur Justin Massie, de l’UQAM, expert en sécurité internationale, « le danger le plus important qu’on peut envisager aujourd’hui, c’est justement l’utilisation d’armes chimiques par les Russes en Ukraine, comme ça s’est produit en Syrie ».

« Ma crainte, c’est la réaction que pourrait avoir l’OTAN, a-t-il expliqué en entrevue avec La Presse. On voit déjà, avec les massacres complètement inouïs, que l’opinion publique nord-américaine, notamment, mais un peu européenne aussi, met de plus en plus de pression sur les États-Unis et les autres pays pour qu’on en fasse davantage. Il faut que la réaction, de mon point de vue, soit plus forte, mais toujours sous le seuil de ce qui pourrait conduire à un affrontement direct entre l’OTAN et la Russie, parce que cela pourrait bien sûr mener à un conflit nucléaire. »

La situation sur le terrain

Au 16e jour de la guerre, les forces russes ont concentré leur offensive contre Kyiv et des villes de l’est de l’Ukraine, dont la grande ville de Dnipro, selon un communiqué de l’armée ukrainienne. Le maire de Melitopol, Ivan Fedorov, aurait été enlevé par des soldats russes qui occupent cette ville du sud du pays. « Il refusait de coopérer avec l’ennemi », a indiqué sur son compte Twitter la Rada, le Parlement ukrainien.

À Mykolaïv, dans le sud du pays, des bombardements ont touché un hôpital spécialisé en traitement du cancer, ont affirmé les autorités ukrainiennes. Des centaines de patients se trouvaient dans l’établissement lors de l’attaque, mais personne n’a été tué, selon le médecin-chef de l’hôpital, Maksim Beznosenko.

Marioupol, ville portuaire située sur le bord de la mer d’Azov, assiégée depuis près de deux semaines par l’armée russe, est dans une situation « quasi désespérée », selon Médecins sans frontières.

Selon un bilan officiel, il y a déjà eu 1582 morts.

Enfin, les Russes poursuivent leurs efforts pour encercler la capitale.

« L’objectif des Russes, c’est d’encercler Kyiv pour empêcher tout ravitaillement comme ils l’ont fait à Marioupol, comme ils l’ont fait à Kharkiv, et ensuite de pilonner la ville, de tout détruire », souligne le professeur Massie, de l’UQAM.

« Il faut faire plus »

Dans un discours à la nation publié vendredi, le président Volodymyr Zelensky a affirmé que l’Union européenne devait « en faire plus » pour l’Ukraine, après le refus des dirigeants des 27 pays qui la composent, réunis pour un sommet à Versailles, d’accepter un processus d’adhésion rapide de l’Ukraine à l’UE.

« Il faut faire plus et plus fort, ce n’est pas ce que nous attendons », a-t-il déclaré.

Le soutien des pays occidentaux a plutôt pris d’autres formes. En plus de lancer un programme d’assistance de 13,6 milliards pour le peuple ukrainien, le président Joe Biden a annoncé son intention d’exclure la Russie du régime du commerce international et de la priver de son statut de « nation la plus favorisée ».

Avec cette initiative, à laquelle se sont joints les pays du G7 et ceux de l’Union européenne, des tarifs punitifs pourront être imposés aux importations russes. Rappelons que le Canada avait déjà annoncé cette même sanction la semaine dernière.

« Nous prenons également des mesures supplémentaires pour interdire les secteurs phares de l’économie russe, notamment les produits de la mer, la vodka et les diamants », a ajouté Joe Biden, une mesure symbolique qui bloquerait néanmoins des ventes de 1 milliard.

Une pluie de sanctions

L’Union européenne a de son côté annoncé qu’elle continuerait de faire pression sur la Russie en instaurant de nouvelles sanctions.

« Si Poutine intensifie les bombardements, fait le siège de Kyiv, s’il intensifie encore les scènes de guerre, nous savons que nous devrons prendre encore des sanctions massives », a déclaré le président de la République française, Emmanuel Macron, à Versailles.

Pour sa part, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a annoncé de nouvelles sanctions contre des oligarques russes, notamment Roman Abramovitch, propriétaire du club de soccer anglais de Chelsea.

« Aujourd’hui, on annonce des sanctions contre cinq personnes supplémentaires, dont Roman Abramovitch », a déclaré Justin Trudeau à des journalistes à Varsovie, à l’issue d’une mission de près d’une semaine en Europe. « Ces personnes seront empêchées de faire des affaires au Canada et leurs avoirs seront gelés », a-t-il ajouté.

Le Canada est le deuxième pays à sanctionner Roman Abramovitch après le Royaume-Uni, jeudi.

L’exode des femmes et des enfants

Le mouvement des réfugiés s’est poursuivi au même rythme que les jours précédents, soit environ 200 000 personnes en 24 heures. Cela porte à plus de 2,5 millions le total de personnes réfugiées à l’étranger, en majorité des femmes et des enfants, dont environ 60 % en Pologne, selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

À cela s’ajoute le nombre très important de personnes, environ deux millions, qui ont été déplacées en Ukraine même pour fuir l’insécurité et les combats.

PHOTO EFREM LUKATSKY, ASSOCIATED PRESS

Une personne âgée est évacuée d’Irpin, où les combats s’intensifient.

Le gouvernement ukrainien affirme que 100 000 personnes ont été évacuées au cours des deux derniers jours dans sept villes du nord et du centre du pays. D’autres évacuations sont prévues, mais des tentatives répétées d’atteindre la ville de Marioupol sont demeurées infructueuses, alors que les Russes continuent les bombardements.

« Mort aux soldats russes »

Sur le front de la propagande, la Russie a déclaré vendredi qu’elle allait restreindre l’accès à Instagram, qu’elle accuse de propager des appels à la violence contre les Russes. Le puissant comité d’enquête de Russie avait auparavant annoncé engager des poursuites contre Meta, société mère de Facebook et Instagram, pour « appel au meurtre » de Russes.

Il est vrai que Meta a assoupli son règlement sur les messages violents, mais cette mesure, comme l’a expliqué un porte-parole de la société, s’applique uniquement dans le cadre de l’invasion de l’Ukraine, et ne peut porter que sur les soldats russes. Selon Reuters, cette politique temporaire ne s’applique qu’à certains pays touchés de près par le conflit, comme l’Arménie, l’Azerbaïdjan, l’Estonie, la Géorgie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Russie, la Slovaquie et l’Ukraine.

Elle permet par exemple à un Ukrainien, en Ukraine, dans le cadre de l’invasion dont son pays est victime, d’écrire « mort aux soldats russes », et pas à n’importe qui à appeler aux meurtres de Russes. Il est vrai que cette nuance peut échapper aux autorités russes, pour qui il n’y a pas de guerre et pas d’invasion, et pour qui les soldats russes sont des libérateurs plutôt que des combattants.

Avec l’Agence France-Presse