Le gouvernement russe souffle le chaud et le froid en Ukraine en promettant d’offrir aux populations civiles de plusieurs villes assiégées et bombardées par son armée l’occasion de fuir par l’entremise de « corridors humanitaires » qui tardent à se concrétiser.

Publié le 8 mars
Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

Le ministère de la Défense russe est revenu à la charge à ce sujet, lundi soir, en annonçant que des cessez-le-feu locaux s’appliqueraient à compter de mardi dans une demi-douzaine de villes, dont la capitale, Kyiv, pour permettre de telles évacuations.

Moscou a demandé que les itinéraires envisagés soient approuvés dans la nuit par les autorités ukrainiennes, qui se montraient défiantes.

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a reproché aux troupes russes dans une vidéo diffusée lundi soir d’avoir volontairement ouvert le feu au cours des derniers jours sur des civils tentant de fuir les violences.

« Est-ce que les corridors ont fonctionné ? Ce sont plutôt les tanks russes qui ont fonctionné. Les GRAD russes [des lance-roquettes]. Les mines russes. Ils ont même miné une route qui devait servir d’un commun accord pour assurer le transport de nourriture et de médicaments pour des résidants et des enfants de Marioupol », a-t-il déploré.

Cette ville du sud de l’Ukraine est entourée depuis plusieurs jours par l’armée russe qui bombarde sans relâche, forçant des dizaines de milliers de personnes à se confiner dans leur sous-sol.

Les résidants sont privés d’eau, de nourriture et d’électricité, et ont « désespérément besoin d’aide », a plaidé lundi le secrétaire général des Nations unies pour les affaires humanitaires, Martin Griffiths, lors d’une intervention au Conseil de sécurité rapportée par l’Agence France-Presse.

Le même scénario se répète dans d’autres villes, comme Kharkiv dans le Nord-Est, et pourrait survenir ultimement à Kyiv, que les forces russes tentent d’encercler malgré d’importants problèmes d’approvisionnement et de logistique compliquant l’avancée des troupes venant du nord.

Eugene Rumer, un spécialiste de la Russie rattaché au Carnegie Endowment for International Peace, pense que l’évocation par Moscou de corridors humanitaires doit être prise avec scepticisme.

« Leur stratégie est de détruire l’Ukraine. Comment peut-on parler de considérations humanitaires dans de telles circonstances ? », relève le chercheur, qui accuse Moscou d’avoir fait preuve de mépris envers la population ukrainienne en évoquant lundi des corridors d’évacuation allant jusqu’en territoire russe.

PHOTO EMILIO MORENATTI, ASSOCIATED PRESS

Les Ukrainiens ont continué à fuir massivement le pays.

« Les Ukrainiens bombardés par la Russie ne veulent pas être évacués en Russie. Les dirigeants russes ajoutent l’insulte au traumatisme que ces gens vivent », note-t-il.

Anna Borshchevskaya, une analyste du Washington Institute for Near East Policy, notait dans une analyse parue il y a quelques jours que la Russie s’est souvent cyniquement servie par le passé de négociations sur des cessez-le-feu ou des corridors humanitaires pour « gagner du temps » et repositionner ses forces de manière à se donner un avantage.

C’était le cas notamment, dit-elle, en Syrie, où toutes les actions russes, y compris à la table des négociations, visaient à favoriser le maintien au pouvoir du régime de Bachar al-Assad.

En Ukraine, Vladimir Poutine « voit maintenant qu’il a mal calculé l’invasion initialement » et pourrait tenter de tirer profit d’une « pause stratégique » liée aux tractations sur les corridors humanitaires pour renforcer sa main, prévient Mme Borshchevskaya.

Pas d'avancées importantes

Lors d’une troisième séance de pourparlers, les négociateurs russes et ukrainiens n’ont pas enregistré, lundi, d’avancées substantielles dans la recherche d’une fin négociée à la guerre, Moscou continuant notamment d’insister sur la nécessité de désarmer l’Ukraine et d’assurer la neutralité du pays face à l’OTAN et à l’Union européenne.

Le gouvernement ukrainien, qui a reçu des armes de nombreux pays occidentaux, presse ses alliés d’aller plus loin dans leur soutien en aménageant une zone d’exclusion aérienne au-dessus du pays qui empêcherait la Russie de profiter de sa force de frappe dans ce domaine.

L’hypothèse a cependant été rejetée par l’OTAN, les États-Unis et le Royaume-Uni, qui craignent de voir la guerre s’étendre si leurs avions sont confrontés directement aux appareils russes dans un tel contexte.

PHOTO TYLER HICKS, THE NEW YORK TIMES

Dans plusieurs villes,l es résidants sont privés d’eau, de nourriture et d’électricité, et ont « désespérément besoin d’aide ».

Dans une analyse produite lundi, l’International Crisis Group relève que les avions de l’OTAN pourraient même être contraints de frapper sur le sol russe pour désactiver des défenses antiaériennes russes, augmentant les risques d’un embrasement.

Il s’agirait, prévient l’organisation, d’un pari « extraordinairement risqué » avec des gains incertains, puisque la Russie n’a pas utilisé jusqu’à maintenant pleinement ses avions en Ukraine, préférant les frappes d’artillerie et les missiles.

Le président Zelensky, qui doit s’adresser aux élus britanniques à ce sujet mardi, demande minimalement aux pays qui le soutiennent de lui fournir des avions.

Des élus américains souhaitent que des États d’Europe de l’Est fournissent à l’armée ukrainienne des avions de fabrication soviétique et reçoivent en contrepartie de Washington des avions de chasse plus récents.

Le secrétaire d’État, Antony Blinken, a indiqué dimanche que ce scénario était « activement » considéré par l’administration du président Joe Biden.

La Pologne se montre plutôt réticente à l’idée « d’envoyer ses avions de chasse en Ukraine » et assure qu’elle n’autorisera pas l’utilisation de ses aéroports en appui à une telle zone d’exclusion.

Ses dirigeants craignent en partie de se retrouver dans la ligne de mire du président russe, qui a mis en garde les pays occidentaux relativement à une telle initiative.

D'autres divisions

La question du durcissement des sanctions de nature économique contre Moscou suscite aussi des divisions, même si la plupart des pays soutenant Kyiv s’entendent sur la nécessité d’aller plus loin pour tenter d’infléchir l’attitude de Moscou.

Les États-Unis, de concert notamment avec l’Union européenne et le Canada, ont bloqué l’accès au système d’échange interbancaire de plusieurs institutions russes et gelé une partie des avoirs de la banque centrale du pays, favorisant une forte chute du rouble.

Washington envisage maintenant de boycotter le pétrole et le gaz russes. La porte-parole de Joe Biden, Jen Psaki, a précisé qu’il n’avait pas pris de décision « à ce stade » mais n’excluait pas une telle initiative.

Mme Psaki a précisé du même souffle que cette mesure était potentiellement beaucoup plus lourde de conséquences pour les pays européens puisque plusieurs d’entre eux sont très dépendants envers la Russie.

Le chancelier allemand Olaf Scholz, qui avait créé la surprise au début du conflit en annonçant la suspension du projet de gazoduc Nord Stream 2, a fait valoir que les importations d’hydrocarbures russes étaient « essentielles » pour la « vie quotidienne des citoyens en Europe » et que les besoins de son pays ne pouvaient être assurés « autrement pour le moment ».

Berlin fait valoir qu’il est nécessaire d’opter pour des sanctions qui pourront tenir « dans la durée ». « Ça ne sert à rien si, dans trois semaines, on découvre que nous n’avons plus que quelques jours d’électricité et qu’il faut donc revenir sur ces sanctions », a relevé la ministre des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, citée par l’Agence France-Presse.

Les Pays-Bas ont aussi plaidé pour une approche plus prudente face à Moscou, qui a réagi avec colère à l’idée d’un boycottage.

Le vice-premier ministre russe, Alexander Novak, a fait valoir que le rejet du pétrole russe aurait des conséquences « dramatiques » sur les marchés et ferait plus que doubler le prix du baril pour atteindre « 300 $, voire plus ».

Il a aussi prévenu que la Russie pourrait décider de couper l’approvisionnement des pays européens en hydrocarbures si les États-Unis prennent l’initiative d’un boycottage.

M. Rumer pense qu’une telle mesure de rétorsion paraît peu crédible parce qu’elle s’avérerait très coûteuse pour Moscou. « Je ne pense pas qu’ils peuvent se priver de ces revenus », dit-il.

Le directeur scientifique du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, Frédéric Mérand, estime que le boycottage envisagé aurait pour effet d’accroître considérablement le coût des sanctions pour les États d’Europe centrale et d’Europe de l’Est soutenant Kyiv, y compris l’Allemagne.

La pression pour aller de l’avant risque cependant d’être forte, dit-il, puisque la Russie gagne beaucoup d’argent actuellement avec la hausse du cours du pétrole.

« L’idée de sanctions énergétiques peut faire son chemin si elle est accompagnée de mesures compensatoires crédibles pour les pays les plus affectés », relève l’analyste.

— Avec l’Agence France-Presse