Les révélations sur le logiciel espion Pegasus continuent de s’accumuler. Après Emmanuel Macron et la princesse Latifa, c’était au tour jeudi du dalaï-lama et de son entourage de s’ajouter à la liste des centaines de journalistes et de personnalités publiques ciblées à l’aide de l’outil conçu par la firme israélienne NSO, a révélé le journal britannique The Guardian.

Coralie Laplante
Coralie Laplante La Presse

Le gouvernement indien aurait demandé à accéder aux données du chef spirituel tibétain. Le dalaï-lama ne possédant pas de téléphone personnel, Pegasus s’est plutôt frayé un chemin dans les appareils de conseillers de son cercle rapproché.

New Delhi aurait également ciblé le téléphone du président tibétain en exil en Inde, Lobsang Sangay, ainsi que d’autres religieux et militants de la communauté bouddhiste exilés dans le pays.

La surveillance des leaders tibétains par l’Inde illustre l’importance grandissante du Tibet sur l’échiquier politique asiatique, a souligné The Guardian. Il s’agirait aussi d’une démonstration des tensions qui règnent entre le gouvernement indien et les exilés tibétains, a précisé le journal.

Depuis dimanche, Pegasus fait grand bruit. Une enquête journalistique menée par 17 médias internationaux a mis en lumière l’emprise du logiciel créé par l’entreprise israélienne NSO.

Au total, 180 journalistes, 600 hommes et femmes politiques, 85 militants des droits de la personne ou encore 65 chefs d’entreprise ont été touchés, selon l’analyse du consortium de médias. De nombreuses personnes visées se trouvent au Maroc, en Arabie saoudite et au Mexique.

Le cas du dalaï-lama « montre la perversité de ce logiciel », selon Karine Gentelet, représentante d’Amnistie internationale Canada au sein du collectif Amnistie Tech, professeure à l’Université du Québec en Outaouais et titulaire de la Chaire Abeona-ENS-OBVIA sur l’intelligence artificielle et la justice sociale.

« On découvre non seulement l’ampleur de la surveillance, qui n’est pas sur des personnes, mais sur des réseaux, et le fait que c’est une surveillance qui est généralisée par les États », a déclaré Mme Gentelet, en entrevue avec La Presse.

« Des lois sont nécessaires » 

On compte parmi les victimes le président français Emmanuel Macron et des proches du journaliste Jamal Khashoggi, assassiné en 2018 au consulat de l’Arabie saoudite à Istanbul, parmi les personnes touchées.

Les organisations Forbidden Stories et Amnistie internationale avaient obtenu une liste de 50 000 numéros de téléphone potentiellement surveillés par les clients de NSO, qu’ils ont acheminée au consortium.

PHOTO AMIR COHEN, REUTERS

Succursale de l’entreprises israélienne NSO, qui a crée le logiciel Pegasus, dans le désert d’Arava, dans le sud d’Israël

Il est difficile de savoir si un téléphone est touché par Pegasus, a expliqué Karine Gentelet. Il peut infecter un appareil lorsque son propriétaire clique sur un lien malveillant, mais aussi en s’infiltrant dans les failles de certaines applications. Les photos, les vidéos, les courriels, l’historique internet, les données GPS et les appels sont accessibles au détenteur du logiciel.

NSO affirme avoir vendu Pegasus à plus d’une quarantaine de pays avec l’accord des autorités israéliennes. La firme nie les révélations de l’enquête, affirmant que le logiciel sert uniquement à obtenir des informations à propos de criminels et de terroristes.

Selon Karine Gentelet, Pegasus constitue un enjeu de surveillance de masse et de « potentiels débalancements de processus démocratiques », étant donné que de nombreux opposants politiques sont systématiquement surveillés.

« Des lois sont nécessaires » pour encadrer ces technologies, a déclaré la représentante d’Amnistie internationale. « C’est énorme, la surveillance, et ce n’est probablement que la tête de l’iceberg », a-t-elle ajouté.

Le Maroc intente une poursuite en diffamation

Le Maroc, après avoir été accusé d’employer le logiciel Pegasus, a intenté une poursuite en diffamation contre Amnistie internationale et Forbidden Stories devant le tribunal correctionnel de Paris, a dévoilé un communiqué de l’avocat du pays, transmis à l’Agence France-Presse (AFP).

« L’État marocain entend immédiatement saisir la justice française, car il souhaite que toute la lumière soit faite sur les allégations mensongères de ces deux organisations, qui avancent des éléments sans la moindre preuve concrète et démontrée », a affirmé l’avocat, Olivier Baratelli.

Une première audience aura lieu en octobre prochain, mais le procès ne se tiendra pas avant deux ans, selon l’AFP. Dès lundi, Rabat avait nié avoir utilisé Pegasus.

L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis nient également les accusations d’espionnages qui pèsent sur eux.

Enquête parlementaire en Israël

Le Parlement israélien a mis sur pied jeudi une commission pour enquêter sur les allégations selon lesquelles Pegasus aurait été utilisé « à mauvais escient » pour espionner certaines personnes, a dévoilé un député israélien.

« À l’issue de l’enquête […], nous évaluerons si nous devons apporter des corrections », a affirmé sur les ondes de la radio militaire Ram Ben-Barak, qui est à la tête de la commission des Affaires étrangères et de la Défense d’Israël.

Parallèlement, Emmanuel Macron a tenu une rencontre avec un conseil de défense exceptionnel pour aborder la question du logiciel espion et de la cybersécurité.

En Allemagne, la chancelière Angela Merkel a appelé jeudi à un meilleur contrôle de la vente de logiciels espions. « Il est important » que de tels logiciels « n’arrivent pas entre de mauvaises mains », a-t-elle déclaré lors d’une conférence de presse.

Une enquête a également été ouverte en Hongrie.

Avec l’Agence France-Presse