(La Haye) L’Agence européenne des médicaments (EMA) a reconnu pour la première fois mercredi que le vaccin contre la COVID-19 d’AstraZeneca pouvait causer des problèmes sanguins, tout en estimant que la balance entre les bénéfices et les risques restait « positive ». Ces thromboses, qui ne toucheraient que 1 personne sur 100 000 recevant le vaccin d’AstraZeneca, seraient causées par une réaction auto-immunitaire.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Royaume-Uni : usage limité aux 30 ans et plus

L’EMA n’est pas la seule à avoir fait mercredi une recommandation relativement positive sur le vaccin d’AstraZeneca. Le comité scientifique supervisant la campagne de vaccination au Royaume-Uni a recommandé de limiter l’usage d’AstraZeneca aux 30 ans et plus, après le signalement dans le pays de 79 cas rares de caillots sanguins, dont 19 décès. Un sous-comité de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a pour sa part indiqué que le lien entre le vaccin et ces thromboses est « plausible mais non confirmé », indiquant qu’il réévaluerait la question dans une semaine. « Nous pensons que la balance des risques penche très en faveur du vaccin », a indiqué à l’AFP un porte-parole de l’OMS.

Anticorps

PHOTO FOURNIE PAR LE CUSM

Marc Rodger, chef du département de médecine du Centre universitaire de santé McGill

Les chercheurs allemands qui ont découvert le mécanisme par lequel le vaccin d’AstraZeneca cause des thromboses travaillent depuis longtemps sur un sujet connexe : les thromboses paradoxalement causées par un anticoagulant, un médicament justement censé diminuer le risque de caillot sanguin. L’étude, publiée fin mars sur le site de prépublication scientifique Research Square, portait sur neuf patients ayant eu des thromboses après avoir reçu le vaccin contre la COVID-19 d’AstraZeneca. Quatre des neuf patients sont morts. Les chercheurs ont pu analyser le sang de quatre des neuf patients et ont découvert des anticorps contre des plaquettes, des composés du sang qui sont impliqués dans la coagulation. Il s’agit d’un phénomène auto-immunitaire similaire à ce qui est observé avec un médicament anticoagulant appelé héparine, explique Marc Rodger, chef du département de médecine du Centre universitaire de santé McGill, qui se décrit comme un « nerd de la thrombose ». « On entend parler d’anticorps similaires chez d’autres patients ayant reçu le vaccin, mais rien d’autre n’est pour le moment publié », dit le DRodger. Les auteurs de l’étude allemande ont appelé le phénomène « thrombocytopénie prothrombotique immunitaire induite par un vaccin », ou VIPIT. Le Comité sur l’immunisation du Québec a cité cette étude allemande fin mars dans sa recommandation de suspendre l’utilisation du vaccin d’AstraZeneca pour les moins de 55 ans.

Héparine

Environ 3 % des patients qui reçoivent de l’héparine intraveineuse à l’hôpital ont des thromboses auto-immunitaires semblables, selon le DRodger, qui connaît bien l’auteur principal de l’étude allemande, qui travaille à l’Université de Greifswald, dans le nord de l’Allemagne. « L’héparine se lie normalement avec une molécule appelée “facteur plaquettaire 4” pour faire son travail, mais pour une raison qu’on comprend mal, chez certains patients, ça crée une réaction immunitaire. Les anticorps attaquent le facteur plaquettaire 4 et créent des caillots. » Les auteurs de l’étude allemande en question ont publié plusieurs études sur les thromboses auto-immunitaires causées par l’héparine. Aucun des patients qui avaient des anticorps contre le facteur plaquettaire 4 dans l’étude allemande n’avait reçu d’héparine.

Test et symptômes

Comme le risque de 3 % avec l’héparine auto-immune est jugé élevé, les patients qui en reçoivent ont régulièrement des tests de niveau plaquettaire. « Quand le niveau de plaquettes est trop bas, ça veut dire qu’il y a eu formation de caillots à partir des plaquettes, dit le DRodger. On peut alors utiliser un autre anticoagulant. » Puisque le risque de thrombose auto-immune (VIPIT) du vaccin d’AstraZeneca est très bas – 0,000 01 % ou 1 sur 100 000 —, on ne fera pas de tests de niveau plaquettaire de manière systématique. Quels sont les symptômes à surveiller ? « La plupart du temps, avec l’héparine, on a des symptômes aux jambes, dit le DRodger. Si le caillot se brise, il peut aller vers les poumons et causer des douleurs à la poitrine. » Le DRodger n’a entendu parler d’aucun cas de VIPIT au Québec. L’hématologue Menaka Pai, de l’Université McMaster, qui a signé l’avis officiel ontarien sur la VIPIT, ajoute que plusieurs femmes s’inquiètent que les hormones reproductives augmentent le risque, comme c’est le cas pour les thromboses auto-immunes liées à l’héparine. « Je dis à mes patientes que, pour le moment, il n’y a aucune indication à cet effet, alors si elles ont plus de 55 ans, elles peuvent prendre le vaccin d’AstraZeneca. »

Adénovirus

Le mécanisme de la VIPIT génère beaucoup de discussions parmi les « nerds de la thrombose », selon le DRodger. Une piste de solution pourrait être la recette du vaccin d’AstraZeneca. Il s’agit d’un vaccin à vecteur viral, c’est-à-dire qu’un virus inoffensif est génétiquement modifié et utilisé pour exposer le système immunitaire à des morceaux du SARS-CoV-2, le coronavirus responsable de la COVID-19. Or, ce vecteur viral est un adénovirus, responsable de rhumes chez l’humain, et certaines études semblent montrer que les adénovirus peuvent causer des thromboses, selon le DRodger.