La décision, rendue lundi, pourrait sceller la carrière politique de l’ancien président de la République.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

(Bruxelles) Une première en France

Coup de tonnerre en France. L’ex-président de la République, Nicolas Sarkozy, a été condamné lundi à trois ans d’emprisonnement, dont un an ferme, pour l’affaire dite « des écoutes ».

La décision, rendue par le tribunal correctionnel de Paris, a eu l’effet d’une bombe, car c’est la première fois qu’un ancien chef de l’État français est condamné à la prison ferme pour « corruption ». Avant lui, Jacques Chirac avait été condamné en 2011 à deux ans de prison avec sursis, pour une histoire d’emplois fictifs à la mairie de Paris.

PHOTO CHRISTOPHE ENA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Jacques Chirac (à droite) et Nicolas Sarkozy en 2005

L’ancien président a annoncé, par la bouche de son avocate, qu’il ferait appel de sa condamnation après ce jugement « extrêmement sévère » et « totalement infondé et injustifié ». Un processus qui pourrait durer quelques années. Selon le tribunal, la peine pourrait être aménageable en détention à domicile avec bracelet électronique.

De quoi Sarkozy est-il coupable ?

Président de 2007 à 2012, Sarkozy a été reconnu coupable de « corruption et trafic d’influence », pour des faits remontant à 2014.

L’ancien président avait tenté d’obtenir, moyennant récompense, des informations « privilégiées et confidentielles » auprès d’un magistrat (Gilbert Azibert) en marge d’une autre affaire le concernant (l’affaire Bettencourt). C’est dans le cadre de cette affaire que « Sarko » avait été placé sur écoute en 2013. On avait alors découvert que Nicolas Sarkozy utilisait une ligne téléphonique secrète, ouverte sous le pseudonyme de « Paul Bismuth », pour communiquer avec son avocat Thierry Herzog.

Le tribunal a déclaré que les faits reprochés à Nicolas Sarkozy étaient d’une « particulière gravité », l’ancien président s’étant servi de son statut pour « servir son intérêt personnel. »

La même sentence s’applique à Gilbert Azibert et Thierry Herzog.

Un changement d’époque

Les réactions n’ont pas tardé, lundi, après l’annonce du verdict. La droite a immédiatement apporté son soutien à l’ancien chef de l’État, disant sa « stupéfaction » et sa « tristesse » face à un « acharnement judiciaire ».

« La sévérité de la peine retenue est absolument disproportionnée », a estimé le président du parti Les Républicains (LR), Christian Jacob, tandis que le patron des sénateurs LR, Bruno Retailleau, déplorait « une condamnation extrêmement dure dans un dossier particulièrement faible ».

La femme de Sarkozy, Carla Bruni, a pour sa part écrit sur son compte Instagram : « Le combat continue, la vérité fera jour. »

PHOTO CLAUDE PARIS, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Nicolas Sarkozy et Carla Bruni-Sarkozy en 2016

C’est en tout cas un « signal fort », résume Thomas Guénolé, auteur du livre Nicolas Sarkozy, chronique d’un retour impossible.

Le politologue constate que la classe politique n’est plus intouchable en France, alors que les condamnations se multiplient aujourd’hui à gauche comme à droite, pour des actes qui n’auraient pas été si sévèrement jugés dans le passé. Il évoque le cas de Jacques Chirac, puni moins sévèrement en 2011.

Une nouvelle donne, qui correspond selon lui au « changement d’époque ».

On assiste à la fin d’une anomalie française en Europe.

Thomas Guénolé, politologue

« À ma connaissance, à part peut-être l’Italie et certains des pays des Balkans, il est rare de trouver des pays où on a eu une telle impunité de la classe politique. Il y a des choses pour lesquelles la génération de politiciens de Jacques Chirac s’en est sortie sans mal et pour lesquelles, en Suède, il y aurait eu de la prison ferme 10 fois. »

La fin d’un animal politique ?

Cette condamnation compromet largement la possibilité d’un retour en politique pour Sarkozy, la « dernière rock star de la droite », selon Thomas Guénolé.

Même s’il était officiellement retiré du jeu, l’ancien président continuait à exercer une influence considérable au sein du parti LR, manœuvrant en coulisses et arbitrant les conflits.

Selon certaines sources, « Sarko » caressait encore le fantasme de revenir à la barre de la formation de droite, toujours en quête de son candidat pour l’élection présidentielle de 2022.

C’est un animal politique. Même quand ils ont tourné la page, ces gens rêvent qu’on fasse appel à eux.

Bruno Cautrès, politologue et chercheur au CEVIPOF

Thomas Guénolé préfère nuancer. Il estime qu’à 66 ans, Sarkozy avait fait le tour du jardin.

« Est-ce qu’il est encore au stade d’avoir une potentialité de devenir président de la République ? Je ne dis pas que c’est impossible, mais que c’est peu probable. D’autant qu’il avait été battu en 2016, dès le premier tour, dans une primaire de son propre camp. Pour moi, la question était déjà tranchée. »

Dans tous les cas, sa mise hors jeu sera peut-être un mal pour un bien pour LR, formation en déroute depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Pour Bruno Cautrès, ce coup dur pourrait fouetter le parti et « l’aider à envisager de tourner la page Sarkozy ».

La première condamnation… d’une série ?

À noter qu’en plus de sa condamnation, lundi, l’ancien président fait face à d’autres procédures.

Dans un procès qui doit débuter le 17 mars, Sarkozy fait toujours face à des accusations de financement illégal pour sa campagne présidentielle de 2012, dans le cadre de l’affaire Bygmalion, où il aurait dépassé le plafond autorisé des dépenses électorales de plus de 20 millions d’euros.

Soupçonné d’avoir financé sa campagne de 2007 avec des fonds occultes libyens, il a aussi été mis en examen en 2018 pour « corruption passive, financement illégal de campagne électorale et recel de fonds publics libyens », puis en 2020 pour « association de malfaiteurs ».

PHOTO FRANÇOIS MORI, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Nicolas Sarkozy et l’ancien dirigeant de la Libye, Mouammar Kadhafi, en 2007

Ses activités de conseil en Russie, enfin, font l’objet d’une enquête préliminaire du Parquet national financier (PNF), confirmée en janvier 2021, pour « trafic d’influence » et « blanchiment de crime ou délit ».

« C’est vrai que pour lui, ça fait un épilogue compliqué », conclut Bruno Cautrès.

Avec l’Agence France-Presse

Chronologie

Mai 2007 à mai 2012 : Nicolas Sarkozy est président de la République française.

Avril 2013 : Sarkozy est placé sur écoute dans le cadre d’une enquête sur du financement illégal en provenance de la Libye, pendant sa campagne électorale victorieuse de 2007.

Janvier 2014 : Les enquêteurs découvrent que l’avocat Thierry Herzog a ouvert une ligne téléphonique à Nicolas Sarkozy au nom de Paul Bismuth, dans l’espoir de déjouer la surveillance policière.

Mars 2014 : L’ancien haut magistrat à la Cour de cassation Gilbert Azibert est suspecté d’avoir fourni des informations secrètes à Nicolas Sarkozy dans l’affaire Bettencourt.

Juillet 2014 : Après 18 heures de garde à vue, Nicolas Sarkozy est mis en examen pour corruption active, trafic d’influence et recel de violation du secret professionnel, tout comme Thierry Herzog et Gilbert Azibert.

Mars 2021 : Nicolas Sarkozy, Gilbert Azibert et Thierry Herzog sont condamnés à trois ans de prison, dont un an ferme, pour corruption et trafic d’influence, le tribunal estimant qu’un « pacte de corruption » avait été conclu entre les trois hommes.

Alice Girard-Bossé, La Presse