Le refus de la justice britannique d’extrader aux États-Unis le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, est accueilli comme une victoire en demi-teinte par plusieurs organisations de défense de la liberté de la presse.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Reporters sans frontières (RSF) relève notamment que la juge au dossier, Vanessa Baraitser, a justifié sa décision en relevant que l’homme de 49 ans risquait de se suicider tout en cautionnant des pans importants des allégations américaines relativement au caractère supposément criminel de ses activités passées.

Rebecca Vincent, représentante de RSF qui milite activement pour la libération de M. Assange, craint que le verdict rendu lundi à Londres nuise au travail des journalistes affectés aux questions de sécurité nationale.

« Nous aurions aimé que la juge adopte une position claire en soutien à la liberté de la presse, mais elle a plutôt laissé la porte ouverte à la possibilité que d’autres gouvernements poursuivent des journalistes, des éditeurs ou des sources de la même façon », a relevé Mme Vincent en entrevue avec La Presse.

Pas d’acte de « mauvaise foi » des procureurs, estime la juge

La justice américaine reproche à Julian Assange d’avoir aidé une ex-analyste militaire, Chelsea Manning, à obtenir en 2010 des documents sensibles sur les actions de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan, ainsi que des centaines de milliers de câbles diplomatiques et d’avoir porté atteinte à la sécurité nationale en les diffusant sur WikiLeaks sans précautions appropriées.

Il aurait ainsi contrevenu à plusieurs dispositions de la loi américaine sur l’espionnage, s’exposant, en cas de condamnation, à une peine d’emprisonnement potentielle de 175 ans.

Mme Manning a purgé sept ans de prison en lien avec cette fuite d’informations avant de voir sa peine commuée en 2017 par l’ex-président américain Barack Obama.

Julian Assange, qui faisait l’objet de plaintes pour agression sexuelle aujourd’hui abandonnées, a été ciblé par une demande d’extradition de la Suède qui l’a amené à se réfugier dans l’ambassade d’Équateur à Londres en 2012.

Il y est demeuré sept ans avant que les autorités britanniques ne l’appréhendent. Le militant a été condamné à 50 mois de prison pour non-respect de conditions avant de se retrouver confronté en justice à la demande d’extradition américaine.

Les avocats de Julian Assange maintiennent, avec l’appui de RSF et d’autres organisations défendant la liberté de la presse, qu’il a agi en toute légalité comme un journaliste dans ses échanges avec Chelsea Manning et qu’il est ciblé à des fins politiques par l’administration américaine en vue de décourager les fuites et les enquêtes sur les questions de sécurité nationale.

Dans une décision de 132 pages, la juge Baraitser a cependant relevé que rien ne permettait de conclure à un acte de « mauvaise foi » des procureurs ou à une vendetta politique.

Elle a souligné que M. Assange avait activement cherché à encourager le piratage des systèmes informatiques du ministère de la Défense et porté assistance à Chelsea Manning pour tenter de déchiffrer un code devant lui permettre d’accéder anonymement à des données sensibles, outrepassant le cadre journalistique.

« Sans égard au rôle essentiel que les médias jouent dans une société démocratique, les journalistes ont la même obligation que les autres citoyens de se conformer au Code criminel. Les actes allégués de M. Assange étaient illégaux et il n’est pas libéré de toute responsabilité criminelle simplement parce qu’il prétend qu’il agissait comme journaliste », a relevé la magistrate.

Sa décision ultime de refuser l’extradition repose sur le fait que le fondateur de WikiLeaks souffre de dépression et qu’il existe un « risque substantiel » qu’il se suicide advenant son transfert et sa détention aux États-Unis dans des conditions difficiles.

Le ministère de la Justice américain, qui a rapidement annoncé lundi son intention d’en appeler, s’est dit « extrêmement déçu » de sa décision finale, mais a relevé, avec satisfaction, que ses prétentions « avaient prévalu » dans le jugement sur les questions de droit soulevées par le comportement passé de l’accusé.

Un « précédent inquiétant »

Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a demandé, à l’instar de RSF, que les États-Unis renoncent à l’appel et retirent les accusations contre Julian Assange.

Le directeur adjoint du CPJ, Robert Mahoney, estime que la justice américaine a créé un précédent inquiétant en cherchant à criminaliser, sur la base d’une loi « draconienne » contre l’espionnage, plusieurs aspects du travail des journalistes d’enquête.

« Si j’interagis avec une source pour obtenir plus d’information, c’est du journalisme, pas de l’espionnage », relève M. Mahoney, qui s’inquiète de voir que la décision britannique semble faire écho positivement aux allégations de la justice américaine.

Dans une déclaration relayée par l’Agence France-Presse, la conjointe de M. Assange, Stella Morris, a aussi demandé aux États-Unis de renoncer à tout appel.

Ils continuent de vouloir punir Julian en le faisant disparaître pour le restant de ses jours dans le coin le plus reculé et le plus sombre du système carcéral américain.

Stella Morris, conjointe de Julian Assange

Les avocats de M. Assange doivent plaider mercredi devant la juge pour demander qu’il soit remis en liberté en attendant un éventuel appel.

Mme Vincent a dit espérer lundi que la juge tranchera en ce sens. « Je ne vois pas trop comment elle pourrait décider autrement après avoir détaillé ce qu’il subit en détention », note-t-elle.

La représentante de RSF souhaite par ailleurs que la communauté journalistique réagisse « avec plus de solidarité » à l’avenir lorsque des gouvernements tenteront de faire reculer la liberté de la presse par des procédures agressives de ce type.

« Il y aura d’autres cas, il y aura d’autres Julian Assange », prévient-elle.

Rappel des évènements

Fin juillet 2010

La presse fait écho à 70 000 documents confidentiels sur les opérations de la coalition internationale en Afghanistan diffusés par le site internet WikiLeaks ; 400 000 rapports concernant l’invasion américaine en Irak sont publiés en octobre puis, un mois plus tard, le contenu de 250 000 câbles diplomatiques américains.

18 novembre

La Suède lance un mandat d’arrêt européen contre Julian Assange dans le cadre d’une enquête pour viol et agression sexuelle de deux Suédoises en août 2010. L’Australien assure que les jeunes femmes étaient consentantes.

Février 2011

Un tribunal londonien valide la demande d’extradition de la Suède. Assange se réfugie à l’ambassade d’Équateur à Londres et demande l’asile politique. Il restera cloîtré dans l’ambassade pendant près de sept ans.

2 avril 2019

Assange est arrêté dans l’ambassade par la police britannique.

1er mai 2019

Il est condamné à 50 semaines de prison par un tribunal londonien pour violation des conditions de sa liberté provisoire.

23 mai 2019

La justice américaine, qui l’accuse déjà de « piratage informatique », l’inculpe de 17 nouveaux chefs en vertu de la loi contre l’espionnage.

24 février 2020

La justice britannique commence l’examen de la demande américaine d’extradition. Interrompue après quatre jours, l’audience est ensuite reportée en raison de la pandémie de coronavirus. Elle reprend le 7 septembre. Julian Assange confirme qu’il refuse d’être extradé.

4 janvier 2021

La juge Vanessa Baraitser rejette la demande, estimant que les conditions d’incarcération aux États-Unis posent un risque de suicide.

Source : Agence France-Presse