Le vaccin contre la COVID-19 n’a pas encore été découvert, mais son accessibilité future fait déjà l’objet de vigoureux débats à l’échelle internationale.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Alors que certains pays riches suggèrent qu’ils n’hésiteront pas à immuniser leur population en priorité s’ils le peuvent, d’autres insistent sur la nécessité d’agir collectivement tant en matière de recherche qu’en matière de production et de distribution pour lutter efficacement contre la pandémie.

Jeudi, un groupe de 150 chefs d’État, économistes et experts en santé sont intervenus publiquement à ce sujet en diffusant une lettre dans laquelle ils demandent que les besoins sanitaires soient placés « avant la capacité de payer ».

« Ce n’est pas le moment de favoriser les intérêts des entreprises et des gouvernements les plus riches, au détriment de la nécessité universelle de sauver des vies », plaident les signataires.

Ils demandent plus spécifiquement que d’éventuels vaccins soient « produits en masse, libres de brevet » au plus bas prix possible et soient disponibles pour les États et leur population « en toute égalité ».

« Personne ne doit se voir relégué au dernier rang de la file d’attente pour le vaccin du fait de son lieu de résidence ou de ses revenus », insiste le président de l’Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa.

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Cyril Ramaphosa, président de l’Afrique du Sud

« Guerre d’enchères »

Les signataires de la lettre, coordonnée par l’ONUSIDA et Oxfam, souhaitent qu’une résolution soit adoptée à ce sujet lorsque les États membres de l’Organisation mondiale de la santé se réuniront, virtuellement, le 18 mai, à l’occasion de l’Assemblée mondiale de la santé.

Anne Duhamel, directrice des politiques et des campagnes chez Oxfam-Québec, note qu’il faut éviter que les pays se livrent à une « guerre d’enchères » en vue de pouvoir vacciner en priorité leur population comme ça avait été le cas en 2009 lors de la pandémie de H1N1.

La réunion des États membres de l’OMS, dit-elle, est une « occasion historique » pour établir un cadre novateur faisant d’un éventuel vaccin « un bien commun » plutôt qu’une source de profits potentielle.

De nombreux pays, dont le Canada, ont appuyé au début du mois de mai une initiative mondiale pour la recherche sur le coronavirus qui va dans le sens des revendications des signataires de la lettre de jeudi. Des promesses de dons de plus de 10 milliards de dollars ont été faites pour l’occasion.

Les États-Unis priorisés ?

Parmi les pays absents figuraient notamment les États-Unis, l’administration du président Donald Trump se montrant peu favorable aux initiatives multilatérales dans ce domaine.

Le gouvernement américain a apporté notamment un soutien direct à certaines entreprises pharmaceutiques, dont le géant français Sanofi, qui a fait des vagues cette semaine en annonçant que les États-Unis obtiendraient un accès prioritaire à un éventuel vaccin en raison de leur soutien.

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Le géant français Sanofi a fait des vagues cette semaine en annonçant que les États-Unis obtiendraient un accès prioritaire à un éventuel vaccin en raison de leur soutien.

Selon l’Agence France-Presse, la firme a cherché à calmer le jeu jeudi en assurant qu’elle produirait des doses en France et aux États-Unis et tenterait d’en « faire plus que nécessaire pour tout le monde ».

Les tensions entre les États-Unis et la Chine, où nombre d’équipes travaillent activement au développement d’un vaccin, constituent un autre frein potentiel à une bonne coopération internationale, relève Mme Duhamel.

Richard Gold, professeur de droit de l’Université McGill spécialisé dans les questions de propriété intellectuelle, note que tous les pays ont intérêt à collaborer activement pour assurer le développement d’un vaccin et sa production à grande échelle, une tâche complexe.

« Si le virus est en circulation dans un autre pays, c’est un risque pour nous. Tout le monde est dans la même situation », relève M. Gold, qui ne voit pas le rôle d’entreprises privées dans le processus en cours comme un frein potentiel à l’accessibilité.

L’urgence sanitaire suscitée par le nouveau coronavirus donnera, au besoin, une latitude suffisante sur le plan légal aux États pour autoriser la copie d’un vaccin, relève-t-il.

Le risque de répercussions commerciales négatives pour des entreprises qui se montreraient trop gourmandes envers les États limitera par ailleurs les excès si le produit émerge du secteur privé, ajoute M. Gold.

La pression internationale pour rendre le produit largement disponible « sera très importante », prévient-il.