Ils avaient tout pour devenir sinon des amis, du moins des alliés. Mais en 1953, un coup d’État américano-britannique contre le premier ministre iranien Mohammad Mossadegh provoque une onde de choc qui culmine 67 ans plus tard, alors que l’Iran et les États-Unis sont plus près que jamais d’une collision militaire frontale.

Agnes Gruda Agnes Gruda
La Presse

Par une nuit chaude du mois d’août 1953, un convoi militaire se met en marche, peu avant minuit, dans les rues de Téhéran. À sa tête, le colonel Nematollah Nasiri, commandant de la garde impériale, transporte un décret royal destituant le premier dirigeant démocratiquement élu en Iran : le premier ministre Mohammad Mossadegh.

L’opération porte le nom d’un héros de la mythologie grecque : Ajax. Elle vise à chasser du pouvoir un dirigeant qui venait de nationaliser l’AIOC-Anglo-Iranian Oil Company –, une constellation de pétrolières qui s’abreuvent à même les riches réserves d’or noir dont regorge le sol iranien.

À l’époque, en Iran, l’ennemi, c’est la Grande-Bretagne. Les Iraniens voyaient les États-Unis comme « un pays ami, appuyant la fragile démocratie qu’ils tentaient de construire depuis un demi-siècle », écrit le journaliste Stephen Kinzer dans Les hommes du chah, essai retraçant l’histoire du coup d’État de 1953.

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Mohammad Mossadegh le 11 novembre 1953 

Le président démocrate Harry Truman, au pouvoir jusqu’en janvier 1953, éprouvait même « de la sympathie pour les mouvements nationalistes comme celui que dirigeait Mohammad Mossadegh », avance Stephen Kinzer.

« Les États-Unis voulaient faire de l’Iran un partenaire régional important, comme l’Arabie saoudite, mais la gestion de la manne pétrolière a compliqué les choses », note Julien Tourreille, expert de la politique étrangère de Washington rattaché à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

Mais à l’aube de la guerre froide, le successeur du président Truman, Dwight Eisenhower, appréhende un rapprochement entre Moscou et Téhéran. Ses émissaires convainquent le chah Mohammad Reza Pahlavi de signer l’ordre de destitution du premier ministre Mossadegh. Le décret est livré au cœur de la nuit du 15 au 16 août. Trois jours et plus de 200 morts plus tard, lâché de toutes parts, Mohammad Mossadegh est contraint de se rendre.

Ce renversement du premier – et seul – dirigeant démocratiquement élu de l’Iran, c’est la faille originelle dans les relations entre Téhéran et Washington, estiment les analystes. Comme l’écrit Stephen Kinzer, il cause « un immense traumatisme pour l’Iran, le Moyen-Orient et tout le monde colonial ».

L’autre traumatisme

Le contrecoup à l’opération Ajax viendra… un peu plus d’un quart de siècle plus tard, lorsque le chah finit par être chassé du pouvoir pour céder la place à la République islamique de l’ayatollah Khomeiny.

Quelques mois après la révolution islamique, une cinquantaine de diplomates et citoyens américains sont pris en otage à l’ambassade des États-Unis, où ils resteront détenus pendant 444 jours.

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En 1979, des diplomates et des citoyens américains ont été pris en otage à l’ambassade des États-Unis à Téhéran.

Plus de six décennies plus tard, les Iraniens nourrissent encore du ressentiment face au coup d’État de 1953, tandis que l’imaginaire collectif des Américains est resté marqué par le choc causé par la prise d’otages, souligne Julien Tourreille.

Ce dernier rappelle que cette crise a eu un effet « catastrophique » sur les chances de réélection de Jimmy Carter. Quand des manifestants pro-iraniens en Irak ont pris d’assaut l’ambassade américaine à Bagdad, le 31 décembre dernier, la Maison-Blanche a dû avoir très peur. « Ça rappelait les évènements de 1979. »

Entre-temps, les relations entre les pays voguent de crise en crise. En 1988, l’armée américaine abat par erreur un avion de passagers iranien survolant le golfe Persique, tuant 290 personnes. La majorité des passagers sont des Iraniens en route vers La Mecque.

En 2002, des opposants iraniens révèlent que la République islamique a entrepris de mettre au point une arme nucléaire. Et le président George W. Bush inscrit l’Iran sur la liste de pays qu’il catégorise comme faisant partie de « l’axe du mal ».

En 2005, l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad arrive à la présidence de l’Iran. Ce politicien qui prône l’anéantissement d’Israël terrorise l’État hébreu, soutenu par Washington.

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George W. Bush, alors président des États-Unis, en janvier 2002

Suivent plusieurs séries de sanctions économiques qui saignent l’économie iranienne, dont la devise perd les deux tiers de sa valeur.

Brève éclaircie

En 2015, sous l’impulsion diplomatique de Barack Obama, l’Iran signe un accord nucléaire avec six grandes puissances, dont les États-Unis, la Chine, la Russie, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne.

L’éclaircie durera trois ans : au printemps 2018, Donald Trump se retire de l’accord, l’Iran réplique en abandonnant progressivement plusieurs de ses engagements, Washington rétorque avec une série de sanctions. La spirale d’hostilité se remet en marche.

Le 20 juin, les Gardiens de la Révolution iranienne annoncent avoir abattu un « drone-espion américain » qui aurait violé leur espace national, ce que Washington nie avec véhémence. Le lendemain, Donald Trump affirme avoir annulé in extremis des frappes contre l’Iran.

Le 4 novembre, jour anniversaire de la prise d’otages de 1979, la république des ayatollahs annonce qu’elle produit dorénavant cinq kilos d’uranium faiblement enrichi par jour.

Trois semaines plus tard, un sous-traitant américain est tué lors d’une attaque à la roquette contre une base militaire de Kirkouk, en Irak. Fin décembre, des tirs américains tuent 25 combattants pro-iraniens à la frontière irako-syrienne.

Puis, il y a cet assaut lancé contre l’ambassade des États-Unis à Bagdad, au dernier jour de 2019. Et, quatre jours plus tard, l’assassinat ciblé du général iranien Qassem Soleimani, qui a provoqué des représailles iraniennes – relativement modérées, jusqu’à maintenant du moins.

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Le général iranien Qassem Soleimani

Cette joute guerrière se joue entre les dirigeants des deux pays, pas entre les peuples, souligne Houchang Hassan-Yari, professeur émérite au Collège militaire royal du Canada à Kingston.

L’antiaméricanisme est une arme du régime des mollahs, fait-il valoir. Alors que le peuple iranien reste plutôt favorable aux États-Unis.

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Et maintenant ? À quoi faut-il s’attendre ? L’engrenage de confrontation va-t-il se poursuivre ?

« J’ai de la difficulté à imaginer qu’après le meurtre de Soleimani, les Iraniens vont en rester là », appréhende Julien Tourreille.

Tout va dépendre de ce qui arrivera dans les mois qui viennent, suppute Houchang Hassan-Yari.

« Si Donald Trump est réélu, il est fort probable qu’on assiste à une guerre entre les deux pays, ajoute l’expert. Et si cette guerre a lieu, elle sera très dure. »

Les relations entre les États-Unis et l’Iran en cinq dates clés

Août 1953

Coup d’État contre le premier ministre iranien Mohammad Mossadegh, qui a nationalisé l’industrie pétrolière iranienne

Novembre 1979

Début de la crise des otages américains à Téhéran

Juillet 2015

Signature de l’accord nucléaire avec l’Iran

Mai 2018

Retrait des États-Unis de l’accord nucléaire et début de l’escalade entre les deux pays

Janvier 2020

Assassinat du général iranien Qassem Soleimani en Irak