L’escalade se poursuit entre Washington et Téhéran, alors que les Iraniens rendent hommage au général Qassem Soleimani, tué dans une frappe de drone vendredi dernier à Bagdad. Un assassinat ciblé qui rassemble les Iraniens de toutes allégeances, unis contre un ennemi commun. 

AGNÈS GRUDA AGNÈS GRUDA
La Presse

Ce n’est pas la troisième guerre mondiale. Du moins, pas encore.

Mais l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani, dont les funérailles ont eu lieu lundi devant des foules gonflées à bloc criant « Mort à l’Amérique », a fait entrer la planète dans une zone de tension où tous les scénarios paraissent possibles. Tout en renforçant l’axe iranien, que la politique du président Donald Trump cherche pourtant à affaiblir.

« Nous venons de franchir un point de bascule, on est passé d’une guerre par procuration à un conflit plus chaud, qui pourrait se transformer en un affrontement plus violent », affirme le spécialiste du Moyen-Orient Karim Bitar, joint à Beyrouth lundi.

À la tête des troupes des Gardes révolutionnaires iraniens, le commandant Soleimani avait été l’architecte de la politique d’intervention régionale de Téhéran. Personnage charismatique, il a été tué par une frappe de drone américaine à Bagdad, le 3 janvier, avec ses compagnons d’armes.

Une attaque qui a marqué un « tournant dramatique » dans l’escalade entre Washington et Téhéran, comme l’écrit Robert Malley, directeur de l’International Crisis Group, dans un texte publié dans la foulée de l’assassinat.

Karim Bitar, qui est à la tête de l’Institut des sciences politiques à l’Université Saint-Joseph, à Beyrouth, note que ni les États-Unis ni l’Iran ne souhaitent entrer dans une guerre ouverte. 

Mais la situation est tellement explosive qu’un seul faux pas de l’une ou l’autre partie risque de nous faire basculer vers un affrontement direct.

L’expert Karim Bitar

Ce ne serait pas la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’une guerre éclaterait à la suite d’une erreur de calcul, rappelle-t-il.

Donald Trump, qui tente de séduire un électorat majoritairement opposé aux aventures militaires américaines au Moyen-Orient, n’a pas intérêt à se lancer dans un conflit ouvert avec Téhéran. Le régime iranien, lui, n’a pas les moyens de faire face à la puissance militaire américaine. Mais cela ne les empêche pas de se livrer à une escalade sous forme de guerre psychologique.

Lundi, en guise de représailles, Téhéran a annoncé sa décision d’abandonner un autre des engagements pris dans le cadre de l’accord nucléaire international conclu en 2015.

La veille, Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah libanais proche de Téhéran, avait brandi la menace d’attaques militaires contre l’armée américaine dans toute la région – un appel à la violence qui excluait spécifiquement les civils.

Ripostes « décentralisées »

Selon Karim Bitar, cela pointe vers la perspective de ripostes « décentralisées », de manière à permettre à Téhéran de se soustraire à la responsabilité de ces opérations.

Selon les experts, à court terme, le régime iranien n’a pas le choix : il doit réagir avec force à ce qui, du point de vue de Téhéran, équivaut à une « déclaration de guerre », note Robert Malley. La seule question qui se pose, fait valoir l’expert du Moyen-Orient, concerne la forme de cette réaction. Téhéran réagira-t-il directement, ou bien la vengeance sera-t-elle menée par procuration, par ses alliés régionaux ?

Deuxième question de fond : le cas échéant, quelle sera la réaction de la Maison-Blanche ?

Un cadeau pour Téhéran ?

Chez les chiites iraniens, libanais et irakiens, Qassem Soleimani avait une « stature mythique », explique Karim Bitar. Un mythe qui a d’ailleurs été largement nourri par la presse internationale qui l’avait affublé du surnom de « Supermani. »

Pas étonnant que des centaines de milliers d’Iraniens (plus de 1 million, selon la télévision iranienne) soient descendus dans la rue pour rendre hommage à ce leader à la stature internationale, dans un geste de ralliement derrière le régime iranien.

L’ayatollah Ali Khamenei, guide suprême iranien, retenait difficilement ses larmes en prononçant les prières de circonstance.

PHOTO REUTERS

L’ayatollah Ali Khamenei (à gauche) retenait difficilement ses larmes en prononçant les prières de circonstances.

« La dernière fois que je me souviens d’une telle foule, c’était aux funérailles il y a 30 ans de l’imam Khomeiny », fondateur de la République islamique d’Iran, a indiqué Maziar Khosravi, ex-chef du service politique du quotidien réformateur Charq, cité par l’Agence France-Presse.

À court terme, ces démonstrations massives ponctuées par des appels à la vengeance constituent une aubaine pour le régime des mollahs, qui vient de réprimer dans le sang un mouvement de révolte déclenché à la suite d’une hausse du prix du carburant, en novembre 2019.

« Il y a, en Iran, un nationalisme très puissant. Dans des situations difficiles, les Iraniens ont tendance à se rallier derrière le drapeau », dit Karim Bitar.

Grain de sel

Les vastes rassemblements de lundi sont à prendre avec un petit grain de sel, nuance cependant Vahid Yücesoy, spécialiste de l’Iran à l’Université de Montréal.

C’est vrai que l’assassinat de Qassem Soleimani a ajouté à l’aura de ce général perçu comme un militaire qui a tenu tête au groupe État islamique et qui protégeait les frontières du pays.

« Mais il faut savoir qu’en Iran, cette mobilisation a été organisée par l’État, les étudiants et les employés de la fonction publique sont obligés d’y assister », précise Vahid Yücesoy.

Et puis, souligne-t-il, au milieu de la foule figuraient des milliers de « bassidji », ces milices du régime des ayatollahs.

Vahid Yücesoy n’en reconnaît pas moins qu’il y avait une part de sincérité dans les scènes d’hommages publics au grand général. 

La mort de Qassem Soleimani a laissé le peuple iranien avec un sentiment de « fierté nationale blessée », note l’expert.

Selon lui, cette unité avec le régime ne durera pas, car les problèmes de fond de l’Iran demeurent. Mais en attendant, les dirigeants iraniens gagnent un répit.

« Les Iraniens sont souvent doués pour transformer les coups durs en moyens de consolider leur régime, alors que les États-Unis ont tendance à se tirer eux-mêmes des balles dans le pied et à s’embourber dans la région », explique Karim Bitar.

Dans l’immédiat, Vahid Yücesoy s’attend à une guerre des nerfs et à une joute verbale entre Washington et Téhéran.

Une guerre qui continuait à se poursuivre, lundi. « Ne menacez jamais la nation iranienne », a averti sur Twitter le président Hassan Rohani. Samedi, Donald Trump avait brandi la menace de cibler 52 objectifs iraniens.

« Si l’Iran voit que Trump est sérieux dans ses menaces, il va s’apaiser, s’il détecte une faiblesse, ce sera le contraire », prévoit Vahid Yücesoy.